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Le président du parti islamiste, plus mielleux que jamais, présente le rapprochement entre Ennahdha et Nidaa Tounes comme... une alternative au terrorisme.

Par Moncef Dhambri

Pour Rached Ghannouchi, la majorité parlementaire de Nidaa Tounes et la présidence de la République qui est revenue à Béji Caïd Essebsi ne signifient nullement qu'il y a eu défaite d'Ennahdha: «Non, ça n'est ni la victoire d'un parti, ni celle de l'autre. Il s'agit de la victoire de toute la Tunisie.»

«Pour la Tunisie, je serais même allé jusqu'au Guatemala»

Interrogé, dimanche 8 février 2015, par notre consoeur Meryem Belkhadhi sur Nessma TV sur la décision d'Ennahdha de faire partie du gouvernement d'Habib Essid et de se contenter du seul ministère de la Formation et de l'Emploi, Rached Ghannouchi a expliqué que «ce à quoi nous assistons aujourd'hui, n'est ni la victoire d'un parti (Nidaa Tounes, Ndlr) ni la défaite de l'autre (Ennahdha, Ndlr). C'est plutôt la victoire de tout le peuple tunisien, celle de la révolution, des martyrs de la révolution, des victimes du terrorisme... de la Tunisie toute entière. Il s'agit d'un moment d'une grande joie et de grand bonheur, car nous avons atteint cette étape de couronnement. Rendez-vous compte de la beauté de ce spectacle (du vote de confiance que le gouvernement Essid a obtenu à l'Assemblée des représentants du peuple, ARP, Ndlr) où 166 députés ont fait bloc tous ensemble pour soutenir cette nouvelle équipe qui va diriger les affaires du pays.»

Rached Ghannouchi garde de cet instant «cette image d'un pays uni, d'un gouvernement de l'entente nationale, d'un gouvernement de tout le peuple tunisien. Il ne s'agit ni d'un gouvernement d'Ennahdha, ni d'un gouvernement de Nidaa Tounes. C'est un gouvernement des retrouvailles et de la rencontre de tout le peuple tunisien.»

«Souvenez-vous, rappelle-t-il, M. Béji Caïd Essebsi avait de cette tribune même lancé un appel pour que nous unissions nos efforts et que nous sauvions notre pays. Comme à mon habitude, j'ai accepté cette main tendue et je me suis déplacé jusqu'à Paris pour le rencontrer. Pour servir la Tunisie, je serais même allé jusqu'au Guatemala... Le résultat est là: les deux pôles se sont rencontrés et sont à présent unis, et notre pays peut maintenant repartir de nouveau. La formation du gouvernement d'Habib Essid représente, donc, ce redémarrage tant attendu.»

Le président d'Ennahdha ne pouvait manquer cette occasion pour adresser, une fois encore, un message rassurant aux partenaires de la Tunisie: «Désormais, en cette ère nouvelle, nous sommes prêts à œuvrer tous ensemble pour le développement de notre pays. Et le monde entier, qui n'a jamais cessé de suivre pas-à-pas notre transition, nous félicite pour ce que nous avons été capables de réaliser. Le monde entier est fasciné par l'expérience tunisienne et il n'hésite pas à nous exprimer sa ferme détermination à la soutenir. La raison de cet engagement (de l'étranger à soutenir la Tunisie, Ndlr) est toute simple: l'expérience tunisienne est une alternative au terrorisme, le contrepoids à Daêch et le pôle opposé à Al-Qaïda... Bref, le monde a compris que la solution à la menace terroriste passe par la formation d'un gouvernement d'union nationale comme celui que nous venons de créer.»

Résumons les propos du cheikh islamiste et souhaitons que nous ne les trahirons pas...

Rached Ghannouchi sur Nessma TV

(Capture d'écran).

A présent, ils ne dirigent plus, ils suivent...

Tout d'abord, les Nahdhaouis ont été bel et bien battus. Pour leurs incompétences et leurs erreurs nombreuses, alors qu'ils étaient au pouvoir de décembre 2011 à janvier 2014, ils ont été forcés par la rue, la société civile, l'opposition du «zéro-virgule» et tant d'autres formes de pression de se mettre à la table des négociations du Dialogue national et de céder le pouvoir.

Ensuite, ils ont essuyé 2 échecs électoraux cuisants: lors des législatives du 26 octobre 2014 et lors de la présidentielle qui a suivi – même s'ils n'étaient pas directement impliqués dans ce dernier scrutin.

En définitive, donc, désavoués sur plus d'un plan, les islamistes ne pouvaient que battre en retraite et tenter de sauver comme ils peuvent «leur peau». Ils ont obtenu un second rôle à l'ARP et un strapontin ministériel dans un gouvernement dont le chef a été désigné par Nidaa Tounes... Ils ne dirigent plus. Ils suivent...

L'on peut toujours spéculer, en long, en large et dans d'autres dimensions, sur le possible retour au pouvoir d'Ennahdha. Ce qui importe, pour l'instant, c'est que le parti islamiste ait été ramené à sa «juste proportion» et qu'il puisse sembler moins dérangeant à présent. Le tout est de le garder sous contrôle et de rester vigilant, car, à la première occasion, il pourrait se rebiffer.

Quant au message que Rached Ghannouchi souhaite faire parvenir aux chancelleries étrangères, il serait un chantage à peine voilé: les partenaires de la Tunisie devront choisir entre «l'islamo-démocratisme» d'Ennahdha et le fanatisme sanguinaire de Daêch et autres sauvageries jihadistes. Soutenir les islamistes d'Ennahdha, les faire accepter par Nidaa Tounes, l'Union patriotique pour la liberté (UPL) et Afek Tounes et effacer l'ardoise des Troïka 1 et 2... ne serait pas, alors, un prix fort à payer par les communautés nationale et internationale.

Voilà, en quelques mots, la synthèse du tour de passe-passe auquel le prestidigitateur de Montplaisir s'est adonné, dans la soirée d'hier.

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