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La révolution tunisienne menacée par les apprentis-dictateurs

19

mai

2012

à 08:47

Si les apprentis-dictateurs au pouvoir aujourd’hui en Tunisie réussissaient à étouffer dans l’œuf l’indépendance nouvellement acquise des médias, la révolution serait alors un désastre absolu.

Par Bechir Turki*


Des centaines d’articles et de commentaires critiques, peut-être des milliers, ont été imprimés ou diffusés par voie hertzienne démontrant, souvent à juste titre, les défaillances, les carences, les incohérences et les incompétences de la nouvelle autorité installée à la tête de l’Etat tunisien à la suite des élections du 23 octobre dernier.

Le premier président légitime de l’histoire du pays

L’intolérance de la nouvelle autorité à l’égard des critiques n’a d’égale que l’incompétence de la plupart de ses membres. Ceux-ci ne cessent de crier sur le toit qu’ils sont élus, que c’est le peuple qui les a choisis, que le pouvoir qu’ils détiennent est le plus légitime de l’histoire millénaire du pays et que, par conséquent, quiconque les critique, navigue à contre-courant, est l’ennemi de la révolution et même carrément du peuple.

L’un des représentants de cette nouvelle autorité, le plus important par la fonction et le moins important par l’étendue quasi-nulle de ses attributions, a affirmé sans rire qu’il est «le premier président légitime de l’histoire du pays…». Ce n’est évidemment ni la première ni la dernière absurdité qu’un président en exercice profère. Trois remarques pour réfuter, une fois pour toute, cette assertion qui a choqué plus d’un citoyen.

D’abord, le premier président de la république tunisienne, Habib Bourguiba, n’était pas simplement légitime, mais doublement légitime. Il jouissait de la légitimité historique en tant que combattant pour la liberté et l’indépendance du pays, et de la légitimité populaire compte tenu de sa popularité évidente, du moins pendant les premières années de l’indépendance. C’est donc lui le premier président légitime du pays, même si cette légitimité s’était érodée au fil des ans du fait de la transformation progressive du régime politique en système dictatorial.

Ensuite, la légitimité de l’actuel président est toute relative dans la mesure où il a été élu à l’Assemblée nationale constituante (Anc) par quelque 7.000 voix sur un corps électoral de plus de 7 millions d’âmes. En d’autres termes, seul 1 Tunisien sur 1.000 a voté pour Moncef Marzouki.

Enfin, cette légitimité doit être relativisée encore plus quand on sait que le président actuel n’est pas au Plais de Carthage par la volonté du peuple, mais grâce à un marchandage politicien qui s’est déroulé dans les coulisses entre trois partis politiques dont le plus puissant, le parti islamiste Ennahdha, a imposé toutes ses conditions aux deux autres (Ettakatol de Ben Jaâfar et le CpR de Marzouki).

Ainsi donc, les 7.000 voix qui ont permis à Moncef Marzouki d’avoir un siège à l’Assemblée constituante ne lui donnent aucune légitimité populaire d’être président de la république et encore moins d’être «le premier président légitime dans l’histoire du pays». L’unique légitimité dont il peut se prévaloir est une «légitimité nahdhaouie», et Ennahdha n’est pas le peuple.

L’Etat transformé en un véritable butin de guerre

Ce qui est vrai pour Marzouki l’est pour tous ceux qui détiennent le pouvoir aujourd’hui. Ils n’ont pas été élus pour gouverner, mais pour doter le pays d’une Constitution. Or, sept mois après l’élection de l’Assemblée constituante, pas un article rédigé. C’est normal, tout ce beau monde de la «troïka» (la coalition tripartite au pouvoir, Ndlr) avait, vis-à-vis du pouvoir et de ses avantages, une telle faim qu’ils ont oublié la mission pour laquelle ils ont été élus. Leur faim était telle qu’ils n’ont pas perdu de temps pour transformer l’Etat en un véritable butin de guerre dont la part du lion est revenue à Ennahdha et les miettes aux deux autres.

On aurait applaudi si les gens de la «troïka» avaient fait preuve de compétence et remis le pays sur les rails. On aurait accepté les retards enregistrés par l’Assemblée dans l’accomplissement de sa tâche fondamentale, si l’on avait perçu dans l’horizon quelques signes d’espoir aussi minimes fussent-ils.

La fureur des citoyens est d’autant plus compréhensible que non seulement les 217 représentants élus n’ont pas écrit une seule phrase constitutionnelle, mais ont donné au pays une équipe gouvernementale qui, par son inexpérience, a placé le pays au bord du précipice.

Marzouki-Jebali, le tandem de l'exécutif.

Tous les indicateurs sont au rouge

Avant le 23 octobre, le peuple tunisien attendait avec impatience le déroulement des élections pour que la situation s’apaise et le pays se remette au travail. Sept mois après, l’état du pays est plus grave et plus désastreux qu’il ne l’était avant les élections.

Aujourd’hui, pratiquement tous les indicateurs sont au rouge. Le plus terrifiant est que de simples citoyens commencent à exprimer de plus en plus ouvertement une certaine nostalgie pour la dictature «novembriste» (de Ben Ali, qui a accédé au pouvoir par un putsch le 7 novembre 1987, Ndlr).

On l’a vu à Bir El Kassaâ, le jour où Marzouki rendait visite au marché de gros. Il fut accueilli dans l’aile du marché réservée au poisson par les cris «Vive Ben Ali», lancé par un rigolo ou un déçu, c’est tout comme.

On le constate de plus en plus dans la rue, dans les cafés et dans les transports publics, où les gens évoquent avec un brin de dépit les temps dictatoriaux avec un despote pourris jusqu’à l’os, certes, mais qui assurait l’ordre, la sécurité, la stabilité des prix, une économie qui marchait malgré les appétits carnassiers de la «famille», bref tout a empiré depuis le 14 janvier 2011, sauf la liberté de l’information.

Menace contre la liberté de la presse

Ce qui est tragi-comique, c’est que le premier gouvernement issu des élections du 23 octobre, censé réaliser, ou au moins baliser le terrain à la réalisation des objectifs de la révolution, est en train de se déchaîner contre l’unique acquis de cette révolution: la liberté de la presse. Du président au premier ministre en passant par les membres du gouvernement et les cadres dirigeants des partis au pouvoir, tous semblent atteints par cette grave maladie qui caractérise les dictatures: l’intolérance à l’égard de la critique et l’allergie vis-à-vis du journalisme professionnel et indépendant.

La campagne calomnieuse contre les journalistes, initiée par le président de la république, le gouvernement et par ceux qui dirigent Ennahdha, qui tire toutes les ficelles, vise à anéantir l’unique acquis de la révolution: l’indépendance des journalistes vis-à-vis de l’autorité politique.

Le président de la république s’en était pris violemment aux journalistes tunisiens à 5.000 kilomètres de chez lui, au Qatar, une bourde que ne se permettent pas de faire les présidents qui se respectent. Peut-être M. Marzouki comprendra-t-il un jour que quand il a un linge sale à laver, il le lavera chez lui et non chez les autres.

Si ces apprentis-dictateurs réussissaient à étouffer dans l’œuf cette indépendance nouvellement acquise mais encore très fragile, la révolution serait alors un désastre absolu. En d’autres termes, on assisterait alors à la reproduction de la dictature de Ben Ali avec, en prime, l’anarchie, l’insécurité, une société en désarroi et une économie aux abois.

* Ingénieur en détection électromagnétique (radar), breveté de l’Ecole d’Etat Major de Paris. Auteur de ‘‘Ben Ali le ripou’’ et ‘‘Eclairage sur les recoins sombres de l’ère bourguibienne’’.

 

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