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Un modèle tunisien de démocratie est-il réalisable?

28

avril

2012

à 07:51

Le pouvoir ne saurait être exercé qu’en présence et sur la base du texte suprême qu’est la constitution sinon on sera en présence d’une vraie république bananière.

Par Hatem Mliki


Le processus démocratique tunisien connait, visiblement, beaucoup de difficultés. Autant l’abolition du régime de Ben Ali n’a duré que moins d’un mois, la construction démocratique du pays semble plus compliquée que prévue.

Il souffre de plusieurs anomalies. On ne traitera, ici, que de deux défaillances qui nous semblent flagrantes.

1- Trop de politique politicienne:

L’abolition du régime de Ben Ali est  l’œuvre de tous. Cependant, il a suffi que l’après-révolution soit confié aux politiciens pour que le pays se transforme en carnaval de «politic show» auquel participe de nombreuses personnalités venues monnayer leur «souffrance et opposition» au régime déchu.

Depuis le 14 janvier 2011, la «nouvelle classe politique tunisienne» a envahi des médias animés par une logique de culpabilité-séduction envers un public assoiffé par des décennies de désinformation et de confiscation totale de la liberté d’expression.

Cependant, les discussions auxquelles «nos politiciens» se sont livrés commencent à ressembler plutôt à une «masturbation d’esprit» sans rapport avec les vrais problèmes de notre société. Ces discussions reposent essentiellement sur le trio, emprunté à  l’Analyse Transactionnelle : Persécuteur (les problèmes sont la responsabilité des autres), Victime (les autres nous empêchent de réussir) et Sauveteur (que des promesses qui n’engagent que ceux qui les croient).

Les oubliés, marginalisés, torturés, maltraités et même fusillés par le régime de Ben Ali n’ont certainement pas envahi les villes du 17 décembre 2011 au 14 janvier 2012 pour remplacer la dictature de Zaba par une classe politique vaniteuse qui nous rappelle chaque jour ses souffrances et son héroïsme d’une part et nos problèmes (chômage, insécurité, inflation, déséquilibre régional, inégalités, croissance faible…) de l’autre.

Les Tunisiens du fond du pays et les jeunes révoltés des grandes villes ont fait leur devoir face à la dictature et ont offert à cette nouvelle «intelligentsia» la liberté qu’elle prétend avoir défendu et recherché. A ces derniers de prouver que leur bataille contre Ben Ali était un combat pour la démocratie et non pour le pouvoir.

Pour mériter son nom, le processus démocratique en Tunisie doit réorganiser la vie politique dans le sens de la responsabilité politique et non du pouvoir politique. La responsabilité positive de l’opposition dans le contrôle et la force de proposition ainsi que la responsabilité du gouvernement en matière de résultats.

Cette révolution culturelle signifie que peu importe le nombre de partis politiques (qu’il s’agisse de 1 ou 100), la classe politique entière ne doit pas détenir un pouvoir qu’elle peut facilement transformer en chantage par les nominations, avantages, sanctions, faveurs et blocages (à défaut, on est toujours dans la logique de Zaba et son Rcd).

Les Tunisiens désormais libres ne doivent pas être les otages de la nouvelle classe politique (comme c’est le cas maintenant).

A ma connaissance, le peuple tunisien n’a supplié personne pour qu’il soit au gouvernement ou dans l’opposition. Tous ceux qui occupent aujourd’hui la scène politique ont fait compagne pour accéder à ce statut. Ils doivent donc assumer la responsabilité politique qui leur revient et répondre impérativement aux demandes de la société civile et aux exigences du passage vers la démocratie (à titre d’exemple : le ministère de l’Intérieur n’a pas à interdire l’accès aux fichiers de Drs, le ministère de la Justice n’a pas à méditer sur la demande de remplacement du Conseil supérieur de la magistrature formulée par les magistrats, l’opposition a obligation de nous donner sa critique du programme du gouvernement…).

J’invite les médias à confronter les politiciens aux intellectuels indépendants (économistes, juristes, ingénieurs, experts…) au lieu de ce «showbiz» des politiciens qui s’accusent et s’entretuent. Je pense que la meilleure voie pour ramener les politiciens sur terre et instaurer, en conséquence, un débat démocratique d’adultes consiste à mettre en face d’eux des gens rationnels et non politisés pour que le débat soit orienté vers la réalité au lieu du monde virtuel, mesquin et insignifiant que nous imposent les politiciens.

Par ailleurs, et à défaut d’une Assemblée nationale constituante (Anc) digne de respect, tous ceux qui occupent un poste dans le présent gouvernement (ministre, wali, Pdg…) doivent subir un sérieux «interrogatoire» quand au bilan de leurs activités.

Les résultats de ces interrogatoires (à réaliser éventuellement par les médias, la société civile, Ong, experts indépendants…) s’ajouteraient à des statistiques fiables et des études sectorielles sérieuses et objectives. Il y a là la seule piste qui pourrait nous rapprocher d’une démarche démocratique.

Le multipartisme, les élections, l’alternance et le régime politique (qu’il soit présidentiel ou parlementaire) ne garantissent pas la démocratie. Nos véritables garanties pour le passage vers la démocratie, voire sa pérennisation, sont nos institutions: des médias libres, une magistrature indépendante, une société civile responsable et dynamique, des syndicats forts et engagés et une administration neutre à côté de millions de citoyens respectueux de la loi et unis dans leurs différences.

Ceux qui croient que nos politiciens œuvrent actuellement ou œuvreront un jour dans ce sens se trompent totalement (ce n’est pas par hasard que le gouvernement nous sorte toutes les excuses du monde chaque fois qu’une pression est exercée dans ce sens).

Le combat des Tunisiens ne doit pas se traduire par la décomposition de Zaba en centaines de personnes mais plutôt l’édifice d’institutions démocratiques fortes au-delà de l’emprise des politiciens quelque soit leurs appartenances partisanes.

2- Une constitution séquestrée

L’absence d’une  nouvelle constitution tunisienne, censée remplacer celle de 1959, signifie que la Tunisie fonctionne toujours avec les textes juridiques du régime de Ben Ali contre lequel le peuple s’est révolté.

Paradoxalement, la «troïka» au pouvoir accuse cet arsenal juridique bureaucratique d’entraver son action (notamment dans le domaine du développement) mais ne semble pas pressée d’accélérer le rythme de rédaction de la nouvelle constitution (texte suprême à partir duquel découlent les lois, décrets, arrêtés…).

Pire encore, la «troïka», particulièrement le président de la république, ne cesse de répéter que courant ce mandat des réformes révolutionnaires et profondes du système tunisien seront engagées.

En dehors de l’usage pédagogique (un magnifique exemple que les enseignants peuvent utiliser pour expliquer aux enfants la signification d’un cercle vicieux!), cette situation fait que le statu quo peut durer plusieurs mois, voire des années, sans que personne ne soit tenu pour responsable de la dégradation de la situation économique du pays.

L’absence de constitution signifie aussi que les Tunisiens ne disposent pas d’un texte de référence définissant les règles de base que les citoyens (gouvernés et gouvernants) doivent observer. Porte ouverte donc à des agissements extrémistes que nous ne pouvons que condamner à défaut de pouvoir les juger (en 14 mois la liste de ces agissements est longue).

Mieux encore, la finalisation de la constitution revêt une grande symbolique: elle implique que la Tunisie aura fini avec ses divergences partisanes, donc son passé, et peut désormais envisager l’avenir.

La société civile et même la population sont invités à exercer toute forme de pression possible sur la « classe politique » pour qu’elle se met à table et finalise la rédaction de la nouvelle constitution dans un laps de temps réduit et défini.

Nul n’a le droit de prendre en otage non seulement la révolution mais le pays entier pour des considérations électorale ou partisane. Le pouvoir ne saurait être exercé qu’en présence et sur la base du texte suprême qu’est la constitution sinon on sera en présence d’une vraie république bananière.

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