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Pour une nouvelle approche du risque de la désertification en Tunisie

10

mars

2012

à 07:53

Harzalli Fadhel* écrit – La désertification, qui sévit depuis belle lurette en Tunisie, requiert une vision prospective recentrée de la géographie qui vaut aussi bien pour la géographie universitaire que pour les décideurs et les aménageurs.


La désertification en Tunisie est devenue un fléau ravageur irréversible qui s’étend à l’heure actuelle sur de grandes superficies que ce soit dans le centre ou dans le nord du pays, sans parler du sud. De gros efforts, il est vrai, ont été déployés sous forme de programmes concrets par les pouvoirs publics, surtout dans les régions du sud. L’on peut évoquer, à titre d’exemples, ceux réalisés à Rgim Maâtoug et à Menzel Habib.

En outre, les pouvoirs publics, conscients de l’ampleur de ce fléau depuis les premières années de l’indépendance, ont institué la fête de l’arbre dès octobre 1958. Depuis, cette fête est célébrée chaque année le deuxième dimanche du mois de novembre. Elle est marquée par la plantation de milliers d’arbres. Résultat : aujourd’hui, des milliers d’hectares sont verdoyants. Mais, malgré la verdure de beaucoup d’espaces boisés et sauvegardés, la situation reste alarmante et la Tunisie n’est plus la Tunisie verte comme on l’appelait dans le passé.

Quelles sont les causes réelles de cette situation alarmante ? Quelle est la part des paramètres à l’origine de cette situation ? Quelle est la part des facteurs naturels ? Quelle est la part des facteurs anthropiques ? Pourquoi n’a-t-on pas pu résolu ce problème malgré les efforts consentis ? Ne faut-il pas penser à une nouvelle approche ?

Etat de la désertification en Tunisie

Avant de dresser l’état de la question et de synthétiser les causes de la désertification en Tunisie, faisons un petit détour historique.

Malgré son ancienneté, la désertification apparaît comme un concept ayant une histoire récente. Pourtant, elle a joué un rôle dans la disparition de plusieurs civilisations anciennes.

En effet, les rives de la Méditerranée ont connu la désertification à l’époque des Phéniciens et des Romains (Bourgou, 1994) et la surexploitation du milieu a eu pour conséquence la dégradation de plusieurs régions suite à l’érosion. Ce terme de désertification n’a été utilisé pour la première fois qu’en 1949 par le Français Aubreville dans son ouvrage ‘‘Climats, forêts et désertification de l’Afrique Tropicale’’. Mais c’est surtout entre 1968 et 1973, période de la grande sécheresse qui s’est abattue sur le Sahel africain (Sénégal, Mauritanie, Mali, Niger et Tchad) que la désertification a pris des dimensions mondiales : le sommet qui s’est tenu à Nairobi au Kenya les 8 et 9 septembre 1977, sous les auspices des Nations Unies a eu pour thème la désertification et a réuni plus de 5.000 spécialistes. Mais, malgré sa récente apparition en 1949, ce concept a connu, à travers l’histoire, plusieurs tribulations que ce soit au niveau de ses définitions ou au niveau épistémologique. Mainguet (1994) en a recensé plus de 108 définitions. Nous pensons que la définition proposée par cet auteur en 1991 est la plus complète et la plus plausible : «La désertification, révélée par la sécheresse, est due aux activités humaines lorsque la capacité de charge des terres est dépassée ; elle procède de mécanismes naturels exacerbés ou induits par l’Homme. Elle se manifeste par une détérioration de la végétation et des sols et aboutit, à l’échelle humaine de temps, à une diminution ou à une destruction irréversible du potentiel biologique des terres ou de leur capacité à supporter les populations qui y vivent».

Cette définition insiste sur les causes humaines, les paramètres climatiques (telle que la sécheresse) agissant comme révélateurs du processus. Selon Mainguet, la dégradation de l’environnement liée aux activités humaines se produit dans toutes les écozones, mais c’est dans les plus sèches surtout que l’Homme contribue le plus à donner à l’environnement une apparence de désert. C’est pourquoi limiter le terme de désertification aux zones sèches, semi-arides sèches ou subhumides est justifié.

Aussi, faut-il préciser que dans la définition de Mainguet, la notion d’irréversibilité a été limitée à l’échelle humaine de temps d’une génération, 25 ans, ce qui revient à dire qu’une génération humaine est incapable de restaurer l’environnement détruit, dont dépend sa survie, et qu’au-delà de ces 25 ans, la dégradation est considérée comme irréversible.

Les vraies causes de la désertification en Tunisie

Les vents constituent un agent d’érosion et de désertification parfois plus spectaculaire que les eaux courantes, par le procédé ou le mécanisme de l’ensablement des routes, des terres cultivées et même des habitations.

L’ensablement pourrait aboutir à la stérilité des sols. En Tunisie, par exemple, les 2/3 du pays sont menacés par l’érosion éolienne notamment dans les gouvernorats de Mahdia, Kairouan, Sidi-Bouzid, Sfax et Gabès. Dans ces régions, l’ensablement détruit entre 50 et 100 tonnes de sol/ha/an (Bourgou, 1994).

En Tunisie, la superficie des terres agricoles a quadruplé entre le début du XXe siècle et 1975 tout comme le chiffre de la population (Bourgou, 1994).

L’accroissement de la population tunisienne a engendré l’extension des terres cultivées. Mais celle-ci s’est faite aux dépens des régions forestières et steppiques et des pacages dont la superficie s’est réduite de 32% en faveur de l’agriculture pendant la même période. En outre, les résultats ont été catastrophiques suite au remplacement de la charrue traditionnelle (l’araire) par la charrue polydisque. Ce nouvel outil, signe d’une mécanisation plus poussée, pénètre profondément dans le sol, creuse des sillons plus profonds et favorise par-là l’érosion. D’autre part, la charrue moderne (la déchaumeuse à disques) a permis l’exploitation de régions à topographie accidentée aux dépens des pâturages et des zones steppiques, c’est-à-dire la mise en valeur de régions fragiles et sensibles à l’érosion.

La sédentarisation des populations, surtout après l’indépendance, a, par ailleurs, conduit à la disparition ou à l’éclatement de beaucoup de grands troupeaux et à leur remplacement par de petites unités qui pâturent, presque toute l’année, au voisinage immédiat des zones habitées provoquant ainsi un surpâturage localisé et une dégradation accélérée du milieu naturel.

Ainsi, la détérioration des anciens systèmes de gestion de l’espace rural a conduit à la rupture parfois irréversible des équilibres écologiques issus des usages anciens des terres et des ressources végétales.

La gestion des ressources naturelles est alors déséquilibrée et les processus de dégradation du milieu naturel se sont amplifiés. Ils se manifestent par une décroissance de la productivité biologique des écosystèmes touchés et des niveaux de vie des populations.

La désertification apparaît en Tunisie comme une mauvaise utilisation des ressources naturelles à savoir le sol, l’eau et la végétation mais aussi comme une interaction désorganisée et irrationnelle entre l’Homme et son milieu écologique.

Les conséquences sont si catastrophiques que beaucoup de régions s’appauvrissent et se «désertisent». Le meilleur exemple en Tunisie est, peut-être, la plaine de la Jeffara au sud-est où la désertification est apparue suite à une pression démographique croissante dans un milieu naturel fragile.

Evolution épistémologique de la question

Qu’en est-il réellement de cette question sur le plan scientifique et surtout épistémologique ? Qu’en est-il de ce concept d’avancée du désert employé à tort, d’après Mainguet (1995) et de la progression sans merci des sables désertiques du sud vers le nord de la Tunisie ?

Pour répondre à ces questions épistémologiques cruciales, nous passerons en revue, en les synthétisant, les idées maîtresses d’une recherche épistémologique originale sur cette question, parue en 1994 dans la revue scientifique ‘‘Sécheresse’’ sous la plume de deux chercheurs tunisiens de l’Institut des régions arides (Ira, Médenine, Tunisie). Ces deux chercheurs (Khatteli H et Belhaj N, 1994) ont choisi une station d’observation située en zone désertique (pluies<100mm/an), à deux kilomètres au nord-ouest de la ville de Douz, sur un terrain plat, très dégradé et couvert d’un essaim de dunes mobiles plus ou moins individualisées. La couverture végétale y est très faible. Pour suivre la dynamique des dunes, une barkhane nettement individualisée et de taille moyenne (1 m de haut et 54 m² de surface) a été choisie et repérée à l’aide de sept piquets en fer rond. Un anémographe de type Lambrecht pour la mesure de la direction des vents, a été installé. Le suivi de la vitesse et de la direction du déplacement de la barkhane a duré une année, du 15 juin 1991 au 15 juin 1992. Le déplacement annuel de la barkhane a été de 57.40 m en direction du sud-ouest. C’est un déplacement relativement rapide qui s’explique en grande partie par l’importance des vents actifs enregistrés pendant la période d’observation. En effet, 41% des vents relevés dans la station d’étude sont érosifs (V>3m / S). La direction du déplacement vers le sud-ouest est déterminée par la dominance des vents actifs du nord, du nord-ouest, du nord-est, et de l’est sur ceux du sud, du sud-ouest et de l’ouest.

Cette recherche a démontré que la progression de la dune s’est effectuée vers l’ouest et le sud-ouest, donc en direction du Sahara en général et de l’erg oriental en particulier.

Les chercheurs ont pu tirer les conclusions suivantes :

  • Les dunes de sable mobiles rencontrées souvent à proximité des oasis, des périmètres agricoles et des villages, se sont formées par suite de l’amenuisement du couvert végétal sous de multiples actions anthropiques (arrachage des ligneux, surpâturage...). Leur progression se fait vers l’ouest et le sud-ouest en direction de l’erg oriental.
  • L’invasion actuelle du sud tunisien par les dunes mobiles en provenance du Sahara n’est qu’un mythe sans fondement scientifique. La désertification n’est qu’un phénomène localisé qui, une fois qu’il a débuté, tend à se généraliser proportionnellement à la vitesse de dégradation du milieu. Il se déclenche en tout point où se produit une rupture d’équilibre dans un milieu naturel écologiquement sensible et très fragile.

En guise de résumé, les études menées sur le phénomène de la désertification en Tunisie au sein de l’Ira de Médenine ont démontré que la désertification se produit, selon Khatteli H. (1995, p. 50) en tout point où il y a une destruction anthropique du couvert végétal dans un milieu écologiquement fragile et climatiquement favorable au déclenchement et à l’accélération des processus de l’érosion éolienne.

Nécessité d’une nouvelle approche

L’approche systémique est une technique qui permet d’augmenter l’efficacité de l’action, en tenant compte tant des éléments d’un système que des relations entre ces éléments (De Rosnay J. ,1974). Nous pouvons donc analyser et gérer le risque de la désertification en Tunisie  par l’intermédiaire des concepts de l’approche systémique. Un système est un ensemble d’éléments liés par des relations multiples et capable en interaction avec son environnement, de répondre, d’évoluer, d’apprendre, de s’auto-organiser (Lesourne J, 1988). Un système est donc un ensemble d’éléments en relation entre eux et avec l’environnement. Le système n’est pas un concept propre à la géographie mais il y est employé car l’espace géographique peut être assimilé à un système.

Un système en géographie est un ensemble de composants possédant à un moment de temps et dans une position géographique donnée un certain nombre de caractéristiques qualifiées d’attributs. L’ensemble des composants constitue une trame (Mérenne Schoumaker, 1994). Aussi, le système se caractérise-il par l’existence de plusieurs points sensibles. Si l’on veut arrêter son fonctionnement, il faut intervenir au niveau de ces points sensibles.

L’approche doit donc être systémique car les concepts multidimensionnels comme celui de la désertification mettent en jeu une multitude d’éléments permettant de faire comprendre que l’espace des sociétés est un système complexe dont les éléments et facteurs explicatifs sont, à la fois, nombreux et inter-reliés. Le choix de l’approche systémique se justifie car le raisonnement linéaire sépare les différents constituants de la réalité en autant d’éléments simples pour pouvoir les analyser séparément, pour les organiser suivant un ordre logique, en distinguant les éléments antérieurs et les éléments conséquents (André Y, 1994). C’est un paradigme de simplification caractérisé à la fois par un principe de généralité, un principe de réduction et un principe de disjonction qui commandait l’intelligibilité propre à la connaissance scientifique classique (Morin E, 1982).

L’approche systémique pour gérer la désertification

La désertification apparaît sous forme d’un système qui comprend plusieurs éléments solidaires entre eux, inter-reliés, des boucles de rétroaction positives, des relations quasi-mécaniques, des relations de réciprocité où les éléments s’influencent mutuellement.

Ce système comprend aussi des points sensibles et il suffit d’agir au niveau de ces points pour que le système ne fonctionne plus. Par exemple, pour combattre la désertification, plusieurs actions sont simultanément requises : organiser la pâture, éviter le surpâturage, conserver les sols en luttant contre l’érosion, conserver le couvert végétal, raisonner l’irrigation.

Autrement dit, il s’agit de raisonner la gestion des ressources et éviter la pression sur le milieu. C’est ainsi que la gestion du risque de désertification a lieu dans la pratique car toutes, sinon les principales dimensions de ce fléau, sont prises en considération.

Dans ses travaux de recherche sur la désertification, Khatteli H (1981, 1983, 1995) a démontré, par des essais menés au niveau stationnel, qu’il est possible de lutter contre cette dégradation tant sur le plan curatif que préventif. Sur le plan curatif, la lutte contre la désertification est possible par le biais de la technique du «Mulching» qui consiste en un épandage de résidus végétaux sur la surface du sol après avoir nivelé les dunes. Sur le plan préventif, la déchaumeuse à socs apparaît comme l’outil le mieux indiqué parce qu’elle a permis de réduire les pertes en sol de trois fois par rapport à la déchaumeuse à disques, tout en produisant une récolte annuelle, somme toute, proche de la moyenne générale.

Que conclure ?

Contrairement à l’approche de type linéaire qui fait de la désertification une résultante de facteurs naturels comme la sécheresse et l’érosion hydrique et éolienne et qui repose sur un déterminisme implicite parfois véhiculé par les médias et repris par le public, l’approche systémique fait place à une connaissance géographique problématisée. Elle entend apporter la dimension humaine, sociale et politique de la gestion de l’espace (ou du territoire).

En effet, la surexploitation de l’espace agricole, l’extension démesurée des cultures pour subvenir aux besoins croissants des populations, le surpâturage résultant, entre autres, de l’accroissement du cheptel sont le résultat de décisions prises sur le territoire. Il s’agit dans ce cas d’une prise de risques des décideurs.

L’approche systémique met en relief la responsabilité de l’Homme dans la genèse et la propagation de la désertification, élabore une connaissance géographique problématisée qui concerne les actions et les interactions entre les hommes et leur territoire car l’espace est le produit de la dynamique sociale.

Cette approche aboutit aussi à un discours critique sur la désertification en tant que risque, discours qui met en exergue les relations entre les principaux facteurs humains et naturels générateurs de la catastrophe qui n’a de sens que parce que l’Homme est concerné.

Nous sommes donc renvoyés au risque accepté – consciemment ou non – par les acteurs de l’espace et aux questions d’organisation, d’aménagement et de décision sur celui-ci.

La désertification peut apparaître ainsi comme un dysfonctionnement social, la géographie devient alors une science du social et du politique. Ainsi, l’interface nature/société devient un élément fondamental de l’approche géographique, en rupture avec une géographie clivée entre une géographie physique «seule» et une géographie humaine «sans milieu physique».

Cette nouvelle réflexion sur la géographie physique et sur la place des risques naturels, en l’occurrence la désertification qui sévit en Tunisie depuis belle lurette, concerne directement une vision prospective recentrée de la géographie qui vaut aussi bien pour la géographie universitaire que pour les décideurs et les aménageurs.

* Docteur en didactique des disciplines ; option : géographie, El Ksour, El-Kef.

     

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