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La Tunisie d’Ennahdha ou le retour de la charia

12

février

2012

à 19:30

Faïk Henablia* écrit – Il y a finalement une grande ironie à envisager, ne serait-ce qu’un seul instant, que la «Révolution» du 14 janvier puisse aboutir à un tel retour à la pensée unique et au religieusement correct.


J’avais il y a quelques mois publié un article, dans ces colonnes, dans lequel j’affirmais que le vrai danger pour la Tunisie n’était pas constitué par les salafistes, mais bien par Ennahdha dont le vrai objectif, à l’instar de tout parti islamiste, est l’instauration de la charia.

Chantage à l’apostasie

Certains événements récents viennent malheureusement confirmer mes craintes, dont les moindres ne sont ni les projets de constitution «non officielle» apparaissant sur certains sites, ni les propos de dirigeants d’Ennahdha relatifs à l’inclusion, dans la constitution, d’un article faisant de la charia une source essentielle du droit. Quoi de plus normal dans un pays musulman disent-ils, ajoutant qu’ils font confiance au législateur pour imposer une interprétation «modérée» de la charia.

Remarquons tout d’abord que, durant la campagne électorale, ce parti s’est bien gardé d’aborder cette question. Mieux, il nous a carrément affirmé le contraire, en nous prenant en exemple le fameux modèle turc, feignant d’ignorer que la Turquie a une constitution séculière. Maintenant que les élections sont derrière nous, et qu’une bonne partie de l’opinion a été bernée, voici que des ballons d’essai sont lancés ici et là, avec de plus en plus de hardiesse, afin de «tester». Ces attitudes sont profondément révélatrices des méthodes de ce parti.

En se demandant quoi de plus normal que d’instaurer la charia en «pays musulman», il y a comme un défi. C’est comme si on mettait les gens au défi de s’opposer publiquement à la charia avec en filigrane l’idée d’apostasie. On sait que le chantage à l’apostasie constitue une tactique favorite des fondamentalistes, rappelant l’attitude des partisans de Muawiyah lors de la bataille de Siffin, qui avaient appliqué avec succès le stratagème consistant à accrocher des corans au bout de leurs lances afin de dissuader les partisans d’Ali de livrer bataille.

Ennahdha agite la charia au nez de ses opposants afin de les réduire au silence, sous peine de se faire traiter de «kouffars» (mécréants).

La charia est humaine

On tente, par là même, d’accréditer la thèse que la charia est divine, alors que celle-ci n’est qu’une interprétation humaine de préceptes religieux, qui plus est, résultant de siècles de lectures, souvent d’ailleurs littérales et obscurantistes, de prescriptions coraniques en grande partie symboliques.

La problématique est que ces interprétations ont été figées à une certaine époque par les pouvoirs politico-religieux puis imposées par ceux qui ont suivi. L’âge d’or de la civilisation musulmane remonte précisément à une époque antérieure, au tout début de l’islam, où la pensée et l’interprétation étaient encore libres. Puis tout a été bloqué au sein de la pensée unique politico-religieuse, de la dictature théocratique, dirions-nous aujourd’hui.

Le fait que quatorze siècles d’islam n’aient accouché que de quatre grandes écoles d’interprétation est un signe de cette mise au pas et de son corollaire, la pauvreté de la pensée. N’aurions-nous pas été enchaînés par le politiquement et le religieusement corrects, que c’est probablement par dizaines, voire par centaines, que ces écoles se compteraient aujourd’hui !

Interprétation «modérée» de la charia ?

On peut se poser, d’autre part, la question de savoir ce que signifie l’expression «interprétation modérée de la charia». Certes Ennahdha prône des valeurs inspirées de la renaissance tunisienne du 19ème siècle et ceci est un progrès indéniable par rapport à ceux qui ne veulent, ni plus ni moins, qu’un retour pur et simple à la société arabique du 6ème siècle. Nous sommes cependant au 21ème siècle et bien de l’eau a coulé sous les ponts depuis le 19ème. Techniquement, c’est donc un retour en arrière. Car appliquer une charia, même «modérée» constituerait une régression par rapport à la constitution de 1957.

S’agissant, par exemple, de la polygamie, comment peut-on en avoir une interprétation modérée ? En limitant à deux le nombre de femmes que l’on peut épouser peut-être ? Mais ceci constituerait un retour en arrière par rapport à l’interdiction pure et simple dans notre droit.

Autre exemple. L’ablation de la main du voleur. Comment se montrer modéré ? En l’administrant sous anesthésie ? Ou alors, dans le cas de la flagellation, est-on modéré en limitant le nombre de coups ?

Autre danger : ouvrir cette porte au futur législateur et s’en remettre entièrement à son esprit de «modération», tout en priant pour qu’il ne change pas d’avis ne constitue pas la meilleure garantie contre toute dérive. Car que faire si, d’aventure, dans un futur proche ou lointain, celui-ci ne se montrait pas «modéré» ?

La meilleure garantie contre toute dérive n’est- elle pas, au contraire, de laisser la charia en dehors de la constitution, en fermant ainsi, une fois pour toute, la porte à toute tentation dictatoriale ou de «reprise en main» ?

Révolution ou réaction ?

Il y a finalement une grande ironie à envisager, ne serait-ce qu’un seul instant, que la «Révolution» du 14 janvier puisse aboutir à un tel retour à la pensée unique et au religieusement correct.

Ne serait-il pas plus logique, au contraire, de contempler un essor formidable de la pensée et de l’exégèse, que seule une liberté chèrement acquise rend possible ?

En d’autres termes faudra-t-il continuer de parler de «Révolution du 14 janvier» ou au contraire de «Réaction du 14 janvier» ?

* Gérant de portefeuille associé.

   
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