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Les malheurs de Zakaria

7

février

2012

à 07:54

Dr Lilia Bouguira écrit – Les malheurs de mon fils sont dans cet appel permanent de dénoncer les dérives d’un corps longtemps nourri de mauvaises pratiques. Dois-je lui réapprendre à faire le sourd aveugle et se la boucler ?


 

Cela fait trois jours déjà et pourtant, je continue à trembler.

Mon corps ne me suit plus, ma tête non plus.

J’ai une constante envie de vomir et pourtant rien ne sort.

J’ai en permanence l’envie de hurler, de mordre et de pleurer mais rien ne sort.

Une forme d’aridité, une sécheresse accablante comme autour d’un aimé disparu que tout le monde pleure mais que vos yeux refusent de pleurer.

La vérité est que mon fils reste accroché à son rêve de liberté. Il est pris dans les filets d’une guerre inébranlable à l’injustice, à la torture et aux abus des policiers. Et lorsqu’il est appelé par le devoir de vérité qu'il s’est donné à couvrir comme blogueur, le sit-in de Fériani et celui des policiers en grève concomitants sur la Kasbah, mon fils n’hésite pas à prendre son téléphone et à filmer.

Par malchance, l’un de ses tortionnaires de l’aéroport y figurait. Le ciel refuse d’être pris à témoin, le jour aussi. Encore une fois, le jour se déchire et refuse de se lever. Encore une fois, la nuit traitresse jette son dévolu avec une extrême atrocité.

Coups de poings, cris, salves de brodequins et haute barbarie.

Arrestation musclée en plein jour devant une foule médusée. Hommes en noirs, leurs bleus est à redouter. Mise en scène, dérapages de loups affamés de sang et solidaires d’une grande hystérie. Un appel, une voix au bout du fil : celle de Imène Triqi, la défendeuse des droits de l’homme, une femme formidable à cheval sur toutes les libertés : Zakaria Bouguira est ton fils ? Je hurle un oui. Elle laisse tomber doucement : viens tout de suite, ils l’ont encore arrêté !

Je ne sais pas si l’horreur a un nom à part les souvenirs en afflux d’un certain 13 novembre 2011 à l’aéroport de Tunis-Carthage.

Je ne sais pas si les kilomètres qui me séparaient de la Marsa au commissariat de la Kasbah avaient un sens sauf celui des cris de mon aîné qui me déchirent de douleur et celui de la battue féroce et sans pitié que ses ravisseurs se promettaient de lui réserver.

Je n’ai pas les moyens d’en inventer, je les ai déjà vus à l’œuvre.

Je n’ai pas le souci d’en rajouter, je devine sans nul doute l’extrême acharnement de l’homme perdu et ce à «à quoi rêvent les loups» lorsqu’ils détiennent entre leur dents une proie sans défense.

Un sentiment nauséabond de force, de puissance, de souveraineté de rapaces groupés sur une souris infiniment petite et désabusée.

Je suis infiniment petite encore plus petite que mon fils la prunelle de mes yeux.

J’aurais aimé être morte avant d’avoir à savoir que des tortionnaires allaient encore le frapper.

J’aurais aimé donner mon corps de femme finie, de mère impuissante pour parer aux coups.

J’aurais aimé être à sa place avec lui pour lécher ses plaies, le prendre dans mes bras et le tirer très loin de son guet-apens, de ces hommes sans cœur, de l’enfer ouvert encore une fois sur lui sans merci.

Dans l’autre mésaventure de l’aéroport toujours de rêve de liberté et de justice, certains m’ont critiquée dans les risques que je laissais prendre à mon enfant.

J’ai culpabilisé, me suis haïe au plus profond de moi-même.

Je cauchemardais toutes les nuits de peur et d’autres affreux rongeurs.

Je n’ai point la grandeur des discours politisés ni la candeur des grands combattants.

Je suis juste une maman qui ferait tout pour son enfant.

Seule une mère peut comprendre mon terrible désarroi.

Seule une maman peut descendre à on ne peut plus bas pour son enfant.

Je reste encore une fois impuissante devant un tel acharnement, devant ce système policier moribond qui perd pied et continue à utiliser ses anciennes méthodes pour museler les gens. La répression un terrible mot, un vil comportent meurtrier sadique sans miséricorde ni réflexion.

J’arrive au poste. Je ne vois rien. Je n’entends rien. Je n’ai plus de foi en ce corps autrefois costaud qui a su me transporter pendant toutes ces années. Je suis en pré-mort, en apnée.

Des lividités pré-cadavériques ont gagné sur moi, mon cerveau et mes pensées. Mes jambes sont flageolantes parce que la peur d’arriver une minute fatidique en retard gronde douloureusement en moi. Tout est devenu, en quelques minutes, noir, folie et déflagration.

ZAKKKKKKKKKKKKKKKKKKKKKKKKKKKKKKKKKKkkkkkkkkkkkkkkkkkk est l’unique cri qui sort de moi cassant tout au passage : ma peur et celle des murailles des tortionnaires de mon garçon.

Une solidarité de ses amis retrouvés dehors sur place, de relais facebookien, d’instances des défenseurs de droits de l’homme que je citerai en temps voulu, d’indépendants braves s’est vite organisée pour faire bouger les choses et accepter le compromis d’un accord bilatéral entre mon fils et l’autre partie.

Jamais mon fils n’a fauté en essayant de filmer une manifestation publique ni porté atteinte à l’ordre public.

Jamais il ne s’est acharné sur une personne en particulier mais les malheurs de mon fils sont dans cet appel permanent humain loyal de dénoncer les dérives d’un corps longtemps nourri de mauvaises pratiques et d’attitudes viciées et qui continue à s’impliquer.

Dois-je lui réapprendre à faire le sourd aveugle et se la boucler ?

     

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