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L’islam évolue avec le temps, en Tunisie aussi (1/2)

30

décembre

2011

à 07:54

Khadija Katja Wöhler-Khalfallah écrit – Pour éviter que la 2e république tunisienne ne finisse en une farce, il est indispensable de trouver un bon équilibre entre les pouvoirs et éviter le cumul de trop de pouvoirs entre les mains d’une personne.


Il y a environ 150 ans, certains de nos ancêtres, dont on peut estimer qu’ils étaient bien plus profondément enracinés dans leurs traditions, se sont livrés à un vif et intense traitement des idées, qui ont fait naître la démocratie aux États Unis et inspiré la révolution française.

Après 55 ans de dictature et de censure de la libre pensée, il revient à notre génération de retrouver l’élan, interrompu si longtemps par la contrainte, et de sortir la discussion de la tour d’ivoire académique.

La genèse de l’idée démocratique dans les pays islamiques

Bien sûr, la préoccupation scientifique, avec n’importe quelles idées, ne se fait jamais sans balancer le pour et le contre, sans remettre un ou plusieurs aspects en question. La tâche devient encore plus difficile en tenant compte du fait que la France et la Grande-Bretagne se trouvaient en plein effort d’expansion coloniale, un effort qui ne se limitait pas du tout à la terre d’islam. A l’inverse, les États du monde musulman n’étaient pas moins intéressés à mettre en route des armées pour conquérir leur part du gâteau. L’empire Ottoman, lui, comptait à l’époque comme une des forces impériales, au même titre que l’empire de Habsbourg, des Prussiens, des Russes, de l’Espagne, de la France ou de la Grande-Bretagne. Avec les Ottomans, on entrait en coalition ou on entrait en guerre, selon les intérêts politiques et nationaux, ni plus ni moins. L’Égypte sous Muhammad Ali n’était pas moins expansive et son successeur Khédive Ismail n’avait pas de réserves à s’endetter en Europe et aux États-Unis pour réaliser son rêve de devenir Empereur d’Afrique.

Que de pays, aujourd’hui démocratiques, ont commis des injustices et n’ont pas fini hélas parfois d’en commettre, soit par désinformation ou par soumission aveugle au dictat de l’économie ; cela est bien vrai. Mais cela ne devrait nous inciter qu’à adopter et imaginer des mécanismes plus efficaces pour éviter de telles infractions au concept universel du respect des droits de l’homme, aussi bien sur le plan international que sur le plan national.

Il n’y a pas le moindre doute que le système néolibéral est à réviser. Il n’y a pas de doute aussi sur le fait que la valeur de l’être humain doit retrouver du poids. Il n’y a pas non plus de doute qu’un monde séculaire ne peut se passer de valeurs éthiques. Il n’y a pas de doute que les médias de divertissement doivent cesser d’occuper une place démesurée, comme il n’y a pas de doute que la liberté de l’un ne se réalise pas au prix de la liberté d’un autre.

Pourtant, il n’y a pas de doute aussi que sans un mécanisme de séparation des pouvoirs bien équilibrés, sans liberté d’expression, sans État de droit, sans égalité entre tous les citoyens, sans mécanismes de lutte contre la corruption, contre la torture et contre les pots-de-vin, la terre d’islam ne sortira jamais de ce cercle vicieux qui perdure depuis 1.400 ans. Rien ne serait plus absurde que de jeter le bébé avec l’eau du bain.

Khaireddine et la liberté individuelle

Mais revenons pour un moment à l’Ère de l’Éveil du 19e siècle. En ce temps-là, on rencontre en Tunisie Khaireddine Attounsi (1822-1890). Il dit que la liberté individuelle «signifie la complète et libre disposition (‘‘itlaq tasarruf’’) de l’être humain de soi-même et de sa propriété, ainsi que de la sécurité de la personne, de son honneur, de ses biens et de ses avoirs. Elle signifie aussi l’égalité avec ceux de son genre devant la loi, de sorte que personne ne doit plus jamais être soucieux pour sa personne ou pour le reste de ses droits. Il ne sera pas poursuivi pour un acte qui n’a pas été prévu par les lois conçues dans les parlements du pays. Fondamentalement, les lois engagent, de la même manière, gouvernants et citoyens (sujets).

La liberté existe dans ce sens dans tous les États européens à l’exception de l’État du Pape et de l’État Moscovite ; car les deux sont, au regard de leur système de gouvernement, des despotes. Si ces deux États possèdent certes des lois définitives, celles-ci ne suffisent cependant pas à protéger les droits de la nation (‘‘Umma’’), puisque leur mise en œuvre dépend de la volonté du monarque.»

Sur la liberté politique, Khaireddine Attounsi dit qu’ «elle est l’invitation du sujet à participer aux affaires politiques de l’État, et à examiner comment le bien public peut être réalisé le mieux possible.»

En 1861, la Tunisie était le premier pays en terre d’islam à adopter une constitution qui tienne compte d’une conception moderne de la notion de citoyenneté et d’État. Après une certaine stagnation, c’est grâce au Premier ministre Khaireddine que le processus de modernisation a pu être continué, au moins pour un certain bout de temps avant que l’affairisme de certains acteurs de la scène politique n’ait pris le dessus et fini par mener la Tunisie sous le protectorat français.

Rifat Attahtawi et l’Etat plus juste

En Égypte, à-peu-près à la même période, c'était Rifat Attahtawi (1801-1873) qui introduisait les nouvelles notions d’un État «plus juste» envers les Égyptiens. Attahtawi, un Azharite, qui avait complété ses études en France, avait abordé Étienne Bonnot de Condillac et les écrits de Jean-Jacques Rousseau sur les principes du droit naturel. De plus il avait lu Voltaire, Racine, ‘‘Les lettres persanes’’ et ‘‘L’Esprit des lois’’ de Montesquieu comme le ‘‘Contrat social’’ de Rousseau. De retour en Égypte, il expliquait aux siens le principe de l’autorité séculaire et le principe d’une législation qui provenait d’autres sources que de celles de la religion. Il était entièrement émerveillé par la conception des droits politiques et de l’idée de la liberté. Il a consacré toute sa vie à la culture et au savoir en quoi il voyait une valeur en soi. Il ne cessait d’animer l’esprit de la curiosité intellectuelle. Il était absolument convaincu qu’une société civilisée ne pouvait être bâtie que sur deux  fondements : l’éducation morale du caractère pour alimenter les traits humains les plus nobles, et l’organisation sociale des biens publics et de l’amélioration de la condition sociale. Pour lui, une civilisation sans culture ne pouvait pas exister (‘‘The History of Egypt’’ par P.J. Vatikiotis).

Ali Abderraziq et la liberté de conscience

Quelques décennies plus tard, c’est le Cheikh Ali Abderraziq (1888-1966) qui se livre à une critique radicale du système du califat comme il a été mis en place depuis la mort du Prophète Muhammad, et trouve dans les théories d’État des philosophes européens – qui, d’ailleurs, à un certain moment, ont été inspirées entre autres par des philosophes ou penseurs musulmans éclairés comme Ibn Ruchd, Ibn Sina, al-Kindi, al-Farabi, Ibn Khaldun, Ibn al-Arabi, Jalal ad-Din Rumi, etc., des structures qui, à son avis, sont beaucoup plus aptes à réaliser la conception que l’islam a d’un «État juste».

Abderraziq savait vraiment de quoi il parlait : juge à une cour islamique, où les verdicts étaient prononcés selon la Charia, il avait étudié tout d’abord à l’université théologique du Caire, Al-Azhar, puis poursuivi ses études en Grande-Bretagne. Dans son livre ‘‘l’Islam et les fondements du pouvoir’’ il aboutit à la conviction qu’il est bien nécessaire d’avoir des personnes qui soient chargées de gérer les affaires publiques, et qu’il est même nécessaire aussi d’établir un ordre gouvernemental qui veille à maintenir l’ordre public, mais cela absolument pas sous la forme d’un Califat à pouvoir absolu. Autrement dit, que le système du califat n’est pas l’émanation d’une obligation religieuse.

Puis il rappelle combien de rébellions ont été menées contre les califes, combien ont été tués ; presque tous – les quatre premiers califes inclus – n’ont pas été capables de se maintenir au pouvoir qu’en ayant recours à la violence. La plupart se sont comportés comme des «fauves sanguinaires» qui finissaient par tuer tous ceux qui risquaient de «se soustraire à leur obédience» ou mettre leur pouvoir en cause.

Hantés par le même souci, ils ont étouffé les sciences humaines et les théories de l’État, et cela bien qu’une grande urgence existait pour les musulmans à trouver des voies et des moyens d’empêcher tout abus de pouvoir. Que les souverains aient été si dominants et répressifs vis-à-vis de leurs sujets, n’est du finalement, selon Abderraziq, qu’au fait que l’islam «est la religion qui ne s’est pas contentée d’enseigner à ses adeptes l’idéal de la fraternité et de l’égalité, de leur inculquer la doctrine selon laquelle les hommes sont égaux ‘‘comme les dents du peigne’’ […] Non ! L’islam ne s’en est pas tenu à un enseignement théorique et détaché de ces principes. […] Leur État n’a pu se constituer que lorsque les conditions ont été réunies où un fidèle quelconque pouvait interpeller le calife du haut de sa tribune et lui dire. ‘‘Si nous avions trouvé en toi une déviation, nous l’aurions redressée par nos épées !’’ Ces hommes avaient donc appris à croire en la liberté comme en leur religion, à en jouir dans leur vie de tous les jours, à refuser de se soumettre à un être autre que Dieu, à s’adresser directement à Dieu conformément à leur foi au cours des cinq prières quotidiennes... Aussi était-il naturel qu’ils ne puissent admettre d’adopter les attitudes de soumission qu’exigent les rois de leurs sujets, à moins d’y être contraints par la force, et d’y être astreints sous la menace imposante de l'épée.»

Finalement, Abderraziq finit même par prouver que personne n’a le droit d’appliquer les lois religieuses à une personne sans que celle-ci l’exige explicitement par son libre désir. Dans maintes pages, il prouve qu’un être humain n’a pas le droit de mettre en cause la religiosité d’un autre être humain. Car croire ou ne pas croire en Dieu est une affaire entre Dieu et son sujet.

Abderraziq avait commis la faute d’articuler sa critique du système du califat juste à une période où le califat, qui d’ailleurs ne persistait que symboliquement, avait été aboli par Mustapha Kamel Atatürk, ce qui nourrissait les ambitions, chez les monarques de la région, dont le roi égyptien, le chérif Hussein du Hijaz et le roi Saoudien de l’époque. Al-Azhar, qui était chargé de promouvoir les intérêts du roi égyptien, a fini par exclure Abderraziq du corps des Ulémas. Cela n’a pas empêché ses argumentations d’être claires et nettes et de parler pour elles-mêmes.

A suivre

Le site de l’auteur.

     

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