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La révolution tunisienne et l’émergence d’un rap réactionnaire

28

mai

2011

à 08:59

Fayçal Abroug écrit – L’appel du rappeur Psycho M au meurtre du cinéaste Nouri Bouzid, accusé d’orienter les jeunes vers les valeurs de l’Occident, ne devrait pas être pris à la légère.


Un rappeur qui mérite amplement son surnom a tenu, lors d’un meeting, des propos pouvant obtenir facilement droit de cité dans un discours fasciste et néonazi, devant un parterre surexcité – du moins en partie au regard des images diffusées, à titre d’information, par quelques chaines de télévision – et prêt à en découdre par les armes avec un cinéaste tunisien désigné nommément sous les cris hystériques d’Allahou Akbar, et prêt probablement à lapider les mécréants de tout bord: cinéastes, hommes et femmes de théâtre, actrices, écrivains, poètes, chanteurs, peintres, et la liste est loin d’être exhaustive. Je parle délibérément de propos et non de chanson et encore moins de musique. De fait, il lance un appel au meurtre, à la liquidation à la kalachnikov du cinéaste dont il ne partage pas les opinions si on peut parler en l’occurrence d’opinion.
Ce rappeur dont le rap est, semble-t-il, monnayé politiquement par certains, n’est malheureusement pas un cas isolé; d’autres aussi, selon ceux qui connaissent ce milieu, sont adeptes de l’idéologie de la mort, quoique d’une manière timorée.

La justification est pire que la faute
En attestent les propos tenus par un autre rappeur, propulsé au rang d’héros national voire international, sur un plateau de télévision, dimanche 22 mai, sur une chaine qui s’est intronisée vox populi et qui nous rappelle inlassablement, avec une modestie au-dessus de tout soupçon, à travers un slogan publicitaire annonçant la rediffusion d’anciennes émissions, ne pas avoir attendu le 14 Janvier! Propos destinés à justifier ceux de son confrère et que je traduis textuellement: «Je ne crois pas que Psycho M veut vraiment tuer Nouri Bouzid. Cest du sens figuré». Et il ajoute qu’il n’est pas d’accord avec le cinéaste parce qu’«il emmène les jeunes vers la mentalité occidentale et que ce qu’il fait ne respecte pas l’islam».
Selon un proverbe arabe, la justification est pire que la faute car dire qu’il faut prendre au sens figuré les propos de son ami, c’est conférer à ces propos une valeur symbolique et dire donc, consciemment ou inconsciemment, que la mise à mort du cinéaste est une mise à mort symbolique, autrement dit c’est une mise à mort de tout ce qu’il incarne, à tort ou à raison, comme choix culturels et esthétiques, en un mot comme projet de société.
Quant à l’argumentaire éculé autour du respect du contexte arabo-musulman que des inquisiteurs, toutes écoles confondues, brandissent à tout bout de champ pour censurer toute création artistique qu’il s’agisse de littérature, de théâtre, de cinéma ou d’arts plastiques, pour peu qu’elle ne corresponde pas à leur vision du monde, un monde obsolète; il mérite qu’on s’y arrête ne serait-ce que pour ne pas se cantonner dans le champ étroit du rap et dévoyer ainsi la réflexion dans une polémique terre à terre et stérile. Un argumentaire fallacieux car il participe d’une vision figée et réductrice du référent culturel arabo-musulman parce que généralisante et anhistorique. Une vision idyllique qui transforme un passé révolu en un tout indivisible, une entité d’une homogénéité sans faille et d’une pureté immaculée sur le plan linguistique, culturel et religieux, occultant ainsi les différences, les divergences, voire les conflits entre les diverses doctrines religieuses, les écoles d’exégèse, les courants de pensée, sans parler des influences culturelles subies au contact des us et coutumes des contrées conquises.
Faire valoir cet argumentaire c’est réduire donc une civilisation arabo-musulmane plurielle à sa seule expression métaphysique et théologique, elle-même, faut-il le répéter, plurielle; c’est surtout nier la diversité et la richesse d’un patrimoine culturel qui a su traverser l’histoire de l’humanité dans une interaction créatrice avec les autres langues et les autres cultures; un patrimoine partie prenante de la civilisation universelle à laquelle des Arabes et des musulmans d’une autre trempe ont contribué sans complexes et sans les obstacles moraux factices dressés, de nos jours, par des esprits chagrins qui pleurent un passé révolu idéalisé en dehors de toute lecture historique objective qui permette d’appréhender le présent et d’envisager l’avenir.

Face à la déferlante réactionnaire et rétrograde
Al Hallej, Ibn Rochd, Ibn Khaldoun, Ibn Hazm, Al Maârri, Abou Nawas, pour ne citer pêle-mêle que ceux-là, des références, entre autres notoires de notre patrimoine culturel, dont certains avaient été jugés hérétiques par les censeurs de leurs époques respectives, seraient-ils le produit d’un complot interplanétaire ourdi par l’Occident mécréant et débauché l’encontre de l’islam et des musulmans?
Et puis, si on devait énumérer tout ce qui, dans la civilisation moderne et postmodernité, s’accommode très mal de la culture arabo-musulmane vécue comme un carcan immuable, la liste risque d’être un peu longue à commencer par le rap.
Où irions-nous si on laissait les vannes ouvertes à cette déferlante réactionnaire et rétrograde qui cherche à tirer parti de la précarité de la situation post révolution pour inonder les plages paisibles d’une contrée à la civilisation millénaire? Allons-nous avoir, à l’instar de certains pays «frères», une brigade des mœurs qui choisit pour nous les chansons à écouter, les feuilletons, les films et les pièces de théâtre à voir ou les livres à lire? Des iconoclastes d’un autre âge ne se sont-ils pas spécialisés, outre la vindicte et le lynchage médiatique, dans les procès spectaculaires intentés, pour un oui pour un non, à des actrices, cherchant par des actions en justice à suspendre la diffusion d’un feuilleton télévisé (‘‘Al Jamaâ’’; ‘‘Al Massih’’; ‘‘Youssouf Assedik’’) ou à empêcher la réédition d’un livre (‘‘Les Mille et une nuits’’)?
Peut-on dire en plagiant Jean Ferrat qu’en Tunisie on peut dormir à l’abri? Dans ce balbutiement démocratique que nous vivons des prémices sur lesquelles il est inutile de revenir, nous interpellent.
Pour revenir à mon propos de départ, à savoir cette forme singulière de rap, je tiendrais, en tant que citoyen, pour complice toute radio, toute chaine de télévision qui diffuserait ce vomi de haine, cette culture de la négation de l’autre fût-elle servie sous le label du sacré.

* Inspecteur pédagogique et ancien président de la Fédération tunisienne des ciné-clubs.

     

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