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Tribune-Tunisie: La nouvelle constitution entre compromis et ambiguïtés

3

février

2014

à 12:28

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L'inscription de l'identité arabo-musulmane dans le texte de la 2e constitution est pour le moins inappropriée, car elle efface d'un revers de la main tout l'héritage pluriel, ethnique et culturel, de la Tunisie.

Par Abderrahman Jerraya*

Il a fallu plus de 2 ans de débats, de tractations, de querelles intestines pour que la constitution de la 2e république soit votée à une écrasante majorité. Et à juste titre, on est en droit de s'en féliciter dans la mesure où tout un chacun peut s'y retrouver, s'y référer. Il s'agit là d'un exploit rarissime qui confirme, si besoin est, l'exception tunisienne.

Dosage savant entre modernité et conservatisme

A l'étranger, certains pays occidentaux en sont satisfaits et ont envoyé des messages de félicitations. D'autres, en particulier les pays arabes, n'ont pipé mot ou se sont exprimés tardivement. Quoi qu'il en soit, la constitution adoptée le dimanche 26 janvier 2014 est à l'image de la composition de l'Assemblée nationale constituante (ANC) et traduit assez fidèlement le compromis auquel sont parvenus les 2 principaux courants de pensée qui se sont confrontés plus de 2 ans durant: les tenants de l'islamisme politique d'un côté et les défenseurs de l'Etat laïc de l'autre.

Le résultat en est un dosage savant entre modernité et conservatisme. Ce qui n'a pas manqué de truffer certains articles de paraphrases et d'ambigüités susceptibles de donner lieu à des interprétations des plus contradictoires.

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Les tenants de l'inscription de la charia dans la Constitution ont de bonnes raisons de... ne pas être satisfaits.

Si cela est de nature à laisser à chacun de faire sa propre lecture, il n'en demeure pas moins que certaines dimensions non moins essentielles comme celles relatives au droit de tout un chacun à une vie digne ou à l'ancrage de la culture de la tolérance et du travail ne sont pas suffisamment soulignées dans cette loi fondamentale.

En revanche, elle a mis en exergue, outre l'attachement aux valeurs universelles, des notions qui n'ont pas lieu d'y être figurées, étant partagées par tous les Tunisiens comme celle ayant trait à «l'enracinement de l'éducation dans l'identité arabo-musulmane» (voir article 38).

Même amendé dans sa version définitive, cet article n'en cache pas moins une vision idéologique dont le parti islamiste Ennahdha ne s'est jamais départi. A savoir: 1) instaurer un système de gouvernance s'inspirant de la charia et 2) changer le mode de vie des Tunisiens pour lui substituer un modèle de société proche de celui en vigueur dans les pays du Golfe, considéré comme plus conforme aux préceptes de l'islam.

L'endoctrinement au service du pouvoir

Pour atteindre à moyen terme cet objectif, il est impératif pour les islamistes de réaliser 2 conditions: 1) se maintenir au pouvoir et le garder aussi longtemps que possible, et 2) endoctriner les nouvelles générations, à travers un système éducationnel approprié, par un mode de pensée et de comportement sociétal qui privilégient le dogmatisme à l'ouverture d'esprit, la soumission à la contestation du pouvoir établi.

Aussi voit-on pousser comme des champignons des garderies pour enfants et des écoles coraniques séparant les filles des garçons et auxquels il est dispensé une formation s'articulant essentiellement autour des textes sacrés et basée sur la récitation et la mémorisation. Ce faisant, cet enseignement laisse peu de place aux activités ludiques et artistiques. Lesquelles sont nécessaires à l'éveil de l'imagination et à la révélation des talents de ces hommes et femmes en herbe.

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Les tenants de la laïcité ont de bonnes raisons eux aussi de... ne pas être satisfaits.

De telles écoles coraniques et apparentées préfigureraient les établissements d'enseignement de demain allant du primaire au supérieur en passant par le secondaire. Les cours se feraient en arabe pour toutes les disciplines et à tous les niveaux, à l'instar de ce que fut celui dispensé à l'université la Zitouna durant les périodes de sombres précédant la création du collège Sadiki vers le milieu du 19e siècle.

Les initiateurs de ce projet et leurs commanditaires se trompent lourdement s'ils croient qu'en agissant ainsi, ils vont revigorer la langue arabe et lui insuffler un air de jeunesse.

D'aucuns estiment que la langue comme outil de communication n'est que le miroir, le reflet de l'état de développement d'une société donnée, de sa capacité à innover. Plus elle est imaginative et dynamique, plus sa langue s'enrichit de mots nouveaux exprimant des concepts et des thématiques originaux.

Tel fut le cas lorsque la civilisation arabe était à son apogée, inventant, entre autres, les mots «algèbre» et «alcool» pour désigner respectivement des notions et des produits qui étaient jusque-là inconnus. Mais depuis qu'elle a amorcé son déclin, la langue arabe a suivi la même trajectoire, celle de la déshérence et du repli.

Tout cela pour dire que la renaissance d'une langue ne se décrète pas. Elle peut toutefois renaître de ses cendres si elle est nourrie constamment par une société ouverte aux langues étrangères, à même d'assimiler les apports scientifiques et technologiques universels.

A titre d'illustration, on peut citer, n'en déplaise à certains, l'hébreu considéré il n'y a pas si longtemps comme langue morte. Mais à la suite du saut qualitatif extraordinaire de la société israélienne dans les domaines du savoir et des technologies de pointe, il est en passe de devenir une langue à même d'exprimer et véhiculer des contributions scientifiques et techniques de 1ère main. Alors, cessons d'agiter des épouvantails à propos de la langue arabe qui n'est qu'à l'image de ceux qui l'utilisent comme seul moyen exclusif de communication.

Un pays à nul autre pareil

Concernant l'inscription de l'identité arabo-musulmane, autre sujet de controverses, dans la 2e constitution, elle paraît pour le moins inappropriée dans la mesure où ce concept est considéré par certains comme un déni de leur réelle identité, celle qui est façonnée par l'histoire et la géographie et qui confère à la Tunisie une certaine spécificité.

Voilà un pays comme nulle part par ailleurs, qui a une double façade sur la Méditerranée, berceau des civilisations des plus florissantes qu'ait jamais connu l'humanité, à mi-chemin entre Orient et Occident. Qui plus est, il a vu se succéder sur son sol, tout au long de son histoire 3 fois millénaire, des envahisseurs de différentes ethnies venus, à une exception près, par voie maritime et apportant avec eux leurs us et coutumes. La plupart de ces peuples s'étaient métissés avec la population autochtone.

Continuer dès lors de se référer à une identité arabo-musulmane, c'est effacer d'un revers de la main tout cet héritage pluriel d'ordre ethnique et culturel et dont chaque citoyen se doit d'assumer avec ses bons et mauvais côtés.

Notre langue maternelle et notre religion n'ont pas besoin d'être sanctionnées par une loi fondamentale, les défis qui nous attendent sont ailleurs.

* Universitaire.

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