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Un ouvrage collectif, ''Le syndrome de Siliana'', recueille des témoignages des condamnés à mort dans les prisons tunisiennes sur leur douloureux vécu et appelle à l'abolition de la peine de mort dans la loi tunisienne.

Par Yüsra N. M'hiri

 

Les auteurs du livre ''Le syndrome de Siliana'' ont tenu une conférence, vendredi, à Tunis, pour présenter leur ouvrage et sensibiliser les Tunisiens sur l'abolition de la peine de mort et les conditions des condamnés à mort dans les prisons tunisiennes.

La peine de mort ou la «justice» qui tue

Etaient présents des responsables de l'association ''Ensemble contre la peine de mort'' (ECPM), des parents de condamnés à mort, des militants des droits de l'homme, ainsi que des personnalités politiques, notamment Karima Souid d'Al Massar, Maya Jeribi et Saïd Aidi d'Al-Jomhouri, et Hamma Hammami, leader du Front populaire. «C'est un sujet qui me tient à cœur», dira-t-il, pour avoir, dans le passé, subi plusieurs incarcérations pour ses positions politiques. François Gouyette, ambassadeur de France en Tunisie, était également présent, souhaitant apporter tout son soutien à cette démarche d'abolition de la peine de mort, aussi bien en Tunisie, que partout dans le monde.

''Le syndrome de Siliana'' est le fruit d'une mission d'enquête réalisée par l'ECPM, à laquelle ont participé Samy Ghorbal, journaliste et écrivain, Héla Ammar, juriste et photographe, Hayet Ouertani, psychologue, et Olfa Riahi, journaliste.

L'ancien ministre de la Justice, Noureddine Bhiri, a été salué, pour avoir permis cette enquête réalisée pour la première fois dans un pays arabe. Samy Ghorbal a, pour sa part, remercié le personnel de la prison de la Mornaguia, qui a été très coopératif, permettant aux prisonniers de témoigner aussi librement que spontanément.

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Olfa Riahi s'attardesur le cas de Maher Mannai, victime d'une erreur judiciaire.

Cette enquête, dont il garde des souvenirs très douloureux, a totalement changé sa vie et sa philosophie, a-t-il expliqué. Il se souvient des regards hagards et placides des détenus qui sont en totale rupture avec la vie et la réalité: «Cela fait mal à entendre, alors que dire, que de le vivre!?», dit-il.

La mort avant la mort

Saida Akremi, présidente de l'Association internationale de soutien aux prisonniers politiques (AISP), avocate de son état, a parlé de la prison d'avant la révolution, décrivant péniblement les geôles où étaient logés les condamnés à mort: sales, insalubres, étroites... Ils étaient privés de visite, et même de correspondance, complètement coupés du monde. La privation de visite, une spécificité tunisienne, était vécue comme une première mort par les prisonniers. D'autant qu'ils étaient considérés comme des monstres, attachés, pieds et mains liés... «Certains souhaitent être exécutés rapidement afin d'éviter cette souffrance», dit Me Akremi. «Au-delà des crimes qu'ils avaient commis, les emprisonner est un fait mais toucher à leur intégrité humaine, et leur soustraire toute dignité par la torture, c'est un acte totalement inhumain», ajoute-t-elle.

Héla Ammar, pour sa part, parle de l'horreur et de la douleur que vivent les condamnés à mort dans leur prison. Elle raconte l'histoire de certains d'entre eux qui, à force d'isolement, ont fini par nouer une sorte d'amitié avec des cafards ou des souris, car ils sont à la recherche d'un lien affectif quelconque... en attendant que la mort leur soit «offerte».

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Les parents de Maher appellent à la libération de leur fils condamné à mort injustement.

La justice n'est pas infaillible

L'émotion était vive, Olfa Riahi avait continuellement les yeux larmoyants mais s'efforçait de ne pas laisser ses larmes couler. Elle s'est attardée sur le sujet de Maher Manaï, un innocent en prison, qui, à force de torture, a fini par avouer un crime qu'il n'avait pas commis. Cette histoire l'a marqué et elle appelle, par ailleurs, à la constitution d'un comité de soutien pour la libération de Maher.

Ce jeune homme, dont les parents étaient présents dans la salle, les yeux emplis de larmes, le cœur serré et l'âme meurtrie, est innocent, et cela a été juridiquement prouvé par le témoignage d'un autre prisonnier, qui a vu le meurtre se dérouler sous ses yeux et qui en connait les auteurs, croupit encore en prison. Il attend inlassablement que la justice se rappelle enfin de lui et lui permette de retrouver sa liberté.

La jeune journaliste se lève et présente un morceau de tissu: la doublure du jogging de Maher Manai sur laquelle écrit à ses parents et leur crie son innocence.

Olfa Riahi explique que la peine de mort devrait être abolit ne serait-ce que pour une raison, au moins une seule: «Le corps judiciaire est composé d'êtres humains et l'erreur étant humaine, nous ne sommes pas à labri d'une erreur judicaire».

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Un gage de démocratie

Hamma Hammami demande la parole et témoigne: «La prison a été ma ''maison secondaire''. J'y ai séjourné à plusieurs reprises. J'ai côtoyé des êtres humains qui, au fond de leur regard, trahissaient une multitude de sentiments, dont celui d'être victimes d'injustice. Car les prisonniers, même ceux qui ont commis des actes impardonnables, restent des êtres humains à part entière. La torture, une pratique courante avant la révolution, était atroce et insoutenable. Une façon de détruire toute dignité chez l'être humain». Il ajoute : «Une fois, j'ai été incarcéré dans la même cellule que Ali Lârayedh, du temps où nous étions tous deux des opposants. Il avait été injustement emprisonné et s'attendait à être condamné à la peine de mort. Durant son incarcération, il s'était blessé au doigt. Ayant demandé d'être soigné, l'administration lui a ri au nez et lui a dit d'attendre la date de son exécution, car si celle-ci s'avérait proche, à quoi bon le soigner...».

En Tunisie, la peine de mort a été suspendue en pratique – aucun condamné n'a été exécuté depuis 1994 –, mais elle figure encore dans la loi. Aussi les auteurs du ''Syndrome de Siliana'' appellent-ils les députés à inscrire son abolition dans le texte même de constituante. Ce sera, selon eux, un gage qui témoignerait d'une volonté de mettre en place d'un Etat véritablement démocratique et respectueux des droits de l'Homme.

* ''Le syndrome de Siliana : Pourquoi faut-il abolir à la peine de mort en Tunisie?'', ouvrage tiré d'une enquête, qui s'est déroulée en Tunisie du 4 au 21 décembre 2012, menée sur le terrain par Héla Ammar (juriste), Hayet Ouertani (psychologue) et Olfa Riahi (journaliste et blogueuse), sous la direction de Samy Ghorbal (journaliste et écrivain), Cérès Editions, Tunis, mai 2013.