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Tunisie. Ennahdha reprend-t-il le système policier de Ben Ali?

23

juillet

2012

à 08:35

Ras-le-bol du Syndicat des forces de sûreté intérieures (Sfsi), qui exige une rupture avec le passé et que la tutelle arrête surtout de recycler les symboles de l’ancien régime. Ali Lârayedh, ministre de l’Intérieur, fait la sourde oreille.

Par Zohra Abid


 

Ils étaient nombreux à observer, jeudi, une manifestation devant la bâtisse grise de l’avenue Habib Bourguiba. Suite à l’arrestation de leur collègue, Issam Dardouri, secrétaire général du Syndicat des agents des forces de sûreté de l’aéroport international Tunis-Carthage et l’agression sur Abdelhamid Jarraya, secrétaire général du Sfsi et autres harcèlements administratifs à l’encontre d’autres collègues, les agents de la police avaient besoin de chanter l’hymne national, brandir des affiches, scander des slogans, dénoncer, condamner, et appeler haut et fort à la mise en place d’une police républicaine afin de couper l’herbe sous les pieds des «revenants», ces anciens piliers du système policier de Ben Ali ayant repris du service dans la hiérarchie du ministère de l’Intérieur.

Attention, la dictature se remet en place!

Il y a eu, ce jour là, des bousculades et de la tension entre la police et… la police. Entre les tenants du statu quo et les partisans de «la rupture avec 5 décennies de mauvaises pratiques policières», selon l’expression d’un agent (niveau bac plus 2) dans le métier depuis 30 ans. «Mon salaire, après toute cette période passée dans le service, ne dépasse pas aujourd’hui les 600 dinars», se plaint-il, estimant que la précarité est un moyen de pression morale utilisé pour obtenir la soumission des agents aux diktats de la hiérarchie.

Après avoir crié leur colère sur l’avenue Habib Bourguiba, les syndicalistes sont sagement retournés au siège de leur syndicat, non loin de là.

 

Walid Zarrouk

Ils ont encore des tas de choses à se raconter sur les menaces de leurs supérieurs et les risques qu’ils encourent s’ils continuent à leur tenir tête. Et ils semblent décidés à tenir tête.

Vers midi, à l’étage, les membres exécutifs appartenant à plusieurs bureaux régionaux discutent de leur avenir, des dossiers enterrés et qui impliquent certains hauts cadres encore en poste, du retour en force des hommes de Ben Ali... Ainsi que des pressions administratives, des chantages, des conseils de discipline, des mutations forcées, des limogeages en série, des arrestations de certains de leurs collègues…

Ni balai ni serpillère et pas besoin d’assainir!

«Nous sommes 40.000 agents. C’est-à-dire une majorité pour participer dans les conseils d’administration. Mais voilà que les anciens-nouveaux responsables – autrefois des 7 Novembristes repris aujourd’hui par le nouveau pouvoir qui a détruit toute l’archive de la police politique et lavé toutes les traces de leurs abus passés –, nous font du chantage. Qu’on revienne à la case départ, qu’on ne parle plus sinon, nous serions sanctionnés. C’est notre pain quotidien», a dit à Kapitalis l’un des agents rencontré au siège du syndicat.

Il était entouré de plusieurs de ses collègues, tous en civil, les traits tirés, tous écœurés par la marche-arrière de leur ministère, qui est revenu sur tout projet d’assainissement ou de réforme du système sécuritaire, l’un des piliers (pourris) de l’ancien régime. Tous se disent unis sinon, car sinon ils seraient foutus, le pays serait foutu, et peut importe le prix à payer.

 

Riadh Rezgui

«Ils nous donnent les ordres, et si on refuse, nous sommes punis et si on s’exécute, c’est nous au final qui allons payer de nouveau les pots cassés… Plusieurs de nos collègues sont aujourd’hui incarcérés, alors que ceux qui ont donné des ordres de tabasser les gens sous le régime de Ben Ali sont devenus, comme par miracle, blancs comme neige et ont même bénéficié de promotion», explique Riadh Rezgui, membre du bureau exécutif adjoint du Syndicat des forces de l’ordre. Et d’ajouter, le ton grave, qu’il y a peu de temps, les syndicalistes ont été devant leur ministère avec des balais à la main (en guise de symbolise), demandant au ministre Ali Lârayedh d’assainir l’appareil sécuritaire et lui disant qu’ils étaient tous prêts à l’y aider.

«L’essentiel est de nous transformer en une police républicaine et citoyenne et de tourner la page de la dictature. Le ministre Lârayedh a pris note de nos doléances et a promis d’assainir notre administration. Mais aussi de prendre en compte nos revendications sociales», raconte M. Rezgui. Il s’empresse cependant d’ajouter, navré, qu’au fil des jours, ses camarades ont découvert ce qu’ils considèrent comme intolérable. Au lieu d’assainir, le ministère a repris certains parmi les plus corrompus du système et les a remis aux postes clefs. Quant à leurs demandes sociales, il n’y a rien eu : aucune prime, ni d’uniforme, ni de logement, ni de responsabilité, ni de risque, et il n’y a eu aucune révision de la mutuelle…

«Nous avons insisté sur l’indépendance du corps sécuritaire qui, après la révolution, doit suivre la voie de la démocratie pour devenir une police républicaine. Mais l’intention des hauts cadres, c’est autre chose: ils veulent garder les mêmes syndicats administratifs et ils sont déterminés. Nous les dérangeons», dit encore M. Rezgui. «A preuve, celui qui ose ouvrir la bouche est tout de suite sanctionné. C’est le système de Ben Ali qui reprend du poil de la bête. Il suffit que l’on commette une seule faute pour qu’on reçoive la double peine. C’est-à-dire 6 mois d’arrêt de travail puis on est muté ailleurs», raconte un autre syndicaliste.

Ennahdha a réactivé la police politique

A côté de M. Rezgui, Ali Soltane est lui aussi dans tous ses états. Depuis le 17 mai, il est en arrêt de travail. Quelle faute a-t-il commise ? «Je suis un agent des unités d’intervention. Et parce que je suis le secrétaire général du syndicat à Gafsa, je commence à déranger. On m’a sanctionné pour avoir perturbé le déroulement du travail et pour ne pas me soumettre aux ordres. J’ai dû m’expliquer devant l’inspection», déplore le syndicaliste. L’inspection s’est prononcée pour la reprise du travail le 31 mai. «C’était par télégramme (numéro 1566). Mais on continue à m’interdire l’accès à mon administration», ajoute-t-il. En évoquant ses difficultés financières. Le syndicat, selon plusieurs de ses membres, ne dispose pas de fonds qui lui permette de venir en aide à ses membres en difficulté, «mais nous devons nous entraider à tour de rôle en attendant des jours meilleurs. Nos collègues ont derrière eux des familles, des loyers, des crédits», commente l’un des présents. .

 

Marzouki reçoit les hauts responsables des ministères de la Défense et de l'Intérieur, le 20 juillet 2012

Nous osons une question: le leader du parti Al Wafa Abderraouf Ayadi raconte que la police politique de Ben Ali est de retour, est-ce vrai? Réponse de l’un des policiers: «Oui, elle a été réactivée et ce qu’a dit l’avocat Abderraouf Ayadi est vrai». «Croyez moi, personnellement, je ne suis pas prêt à revivre un autre 14 janvier 2011 et affronter un seul citoyen; et je ne suis pas le seul dans cet état d’esprit», enchaîne un autre syndicaliste.

Où sont passés les dossiers remis au gouvernement?

Non loin du cercle syndicaliste, Walid Zarrouk, plus ulcéré que lui contre son administration, tu meurs. «Au départ, j’ai fait confiance à l’administration pénitentiaire où je travaillais. A mon niveau, j’ai dévoilé quelques secrets sur le fonctionnement de cette administration sous Ben Ali. J’ai même remis des dossiers à Mohamed Abbou, ministre démissionnaire de la Réforme administrative. Ce dernier n’a pas trouvé quoi me répondre. La corruption et les dépassements sont flagrants. Si on ouvrait seulement le dossier des prisons pendant la révolution et l’épisode de l’ouverture des portes et la  libération des prisonniers, vous découvririez l’ampleur du mal qui ronge cette administration», raconte Walid Zarrouk, en arrêt de travail, sanctionné parce qu’il a cru en la liberté retrouvée et en l’assainissement.

M. Zarrouk, qui vient de donner la veille un point de presse, dit qu’il vient de soumettre son dossier au tribunal administratif. «Je vais attendre, je sais que c’est long, mais je n’ai pas le choix. En attendant, je ne travaille pas, j’ai un crédit à payer et je ne sais pas comment vais-je vivre, moi et ma famille», conclut-il. Va-t-il continuer à résister? Jusqu’à quand tiendra-t-il le coup dans cet éternel combat inégal du pot de terre contre le pot de fer?

Nous n’osons pas lui poser la question. La tristesse qui se dégage de son regard est déjà très éloquente.

Pour ce qui est des dossiers livrés par M. Zarrouk à Mohamed Abbou, ce dernier a reconnu les avoir remis au procureur de la république pour complément d’enquête et qu’il ne sait pas ce qu’il en est advenu depuis. Et si sa démission était, à elle seule, la réponse à toutes les interrogations à ce propos?

     

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