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La Banque centrale de Tunisie est victime de la spéculation? Peut-être. Ce qui est sûr, en revanche, c'est qu'elle est l'otage d'un système sur lequel elle de moins en moins de prise.

Par Hédi Sraieb*

On a vite fait, en Tunisie, de personnaliser les problèmes et pour ainsi dire de «tirer sur le lampiste». Peu familier des mécanismes et des dynamiques économiques des structures comme des comportements, nos compatriotes ont vite fait de jeter l'anathème, d'user de l'insulte pour caractériser la responsabilité, elle-même réduite à la seule dimension de la compétence de la personne. Chedli Ayari, gouverneur de la Banque centrale de Tunisie (Bct), vient d'en faire les frais. Il serait donc responsable de la subite et artificielle dévaluation du dinar, des toutes dernières semaines. Il a eu beau diffuser un communiqué, rien n'y fait. Une large opinion tire à boulets rouges sur sa conduite de la politique monétaire.

Jouer avec la calculette

Que s'est-il passé au juste? Comment tenter d'expliquer cet accès de fièvre?

Il convient d'admettre que l'on peut faire mieux en matière de communication et de transparence. Car il faut bien l'avouer, le communiqué doit être décrypté, en lisant entre les lignes, tant le langage utilisé parait quasi inaccessible et abscond.

Conjonction d'effets structurels et conjoncturels, nous dit-on! En clair, un besoin constant et croissant de devises pour payer nos importations qui grandissent. Besoin sur lequel est venu se surajouter des demandes simultanées et ponctuelles, mais importantes, de sorties de devises. En gros donc, un trou de 350 millions d'euros (M€, rapatriements de dividendes comme paiement d'échéance de prêts). Les banques devant cette «demande subite» supérieure à l'ordinaire ont donc vite fait de prendre la mesure du phénomène, et de jouer avec leur calculette.

Sachant que la BCT interviendrait – à coup sûr –, pour rétablir un cours anormalement bas de notre devise, les banques de la place se sont donc livrés à cette «joyeuseté» bien connue: l'arbitrage, qui n'est jamais qu'un autre mot pour désigner «spéculation».

Le gouverneur le dit, mais pas trop fort. On le comprend.

Pour faire simple et de manière schématique, les intermédiaires du marché des changes ont donc, pour les uns, acheté du dinar à 2,13 l'euro puis revendu à 2,22, pour les autres, vendu à 2,22 pour racheter à 2,13 . Un différentiel donc de l'ordre de 0,09%. Une approximation, bien sûr, qui mis en regard des 350 M€ ou l'équivalent 650 millions de dinars (MDT) représente la bagatelle de l'ordre 60 MDT en quelques jours. Pour un coup, c'est une jolie performance, pas moins de 2 à 3 jours d'importations, si ce n'est plus.

Un aller et retour de nos banques de la place qui coûte tout de même cher au pays.

La «trop facile» facilité du FMI ne sera pas suffisante

En injectant pour près de 350 M€ en devises, la BCT a donc du puiser dans ses réserves. Il ne pouvait en être autrement. Pardonnez l'inexactitude des chiffres, ils ne sont là qu'à titre d'approximation illustrative...

La BCT est donc tout-à-fait impuissante, pour ne pas dire otage, quand survient ce type de situation. Elle n'a ni législation ni outils adaptés. Mais plus fondamentalement encore elle ne peut agir en sens contraire de tout un système fondé sur la libre circulation produits et des services et la nécessaire convertibilité de notre monnaie dans les opérations courantes.

Mais il y a encore bien plus grave. Cette demande simultanée de devises a, quelque peu, déstabilisé la gestion de la «liquidité internationale» du pays. Etait-elle prévisible?

Oui, assurément, car la BCT tablait sur des entrées de devises au moins équivalentes.

Or cette promesse «programmée» de flux de devises entrantes n'est pas au rendez-vous!!

Les versements promis de diverses institutions multilatérales telles la BM, de la BEI, ou d'autres ne sont toujours signés et tardent à être engrangés. A l'évidence des négociations en panne et pour lesquelles bien évidemment nous ne savons rien.

Du coup, la BCT va être très rapidement obligé de tirer sur la «trop fameuse» facilité du FMI. Mais celle-ci, compte tenu d'un échéancier arrêté, ne sera pas suffisante.

Le multilatéral étant retardé et faisant défaut, faute d'accord avec le gouvernement, la BCT va devoir se tourner et faire appel aux marchés financiers pour reconstituer ses réserves de devises: selon toute vraisemblance, un seuil plancher plus que critique autour de nouveau de 99 jours d'importations contre environ 119 jours en fin 2012.

La BCT envisage donc de sortir sur les marchés financiers afin d'y émettre deux prêts obligataires l'un en Yen l'autre en dollar, apprend-on de source autorisée.

Le montant global devrait atteindre le milliard de dollars US, tenant compte de son échéancier à venir de sortie de devises.

Le surcoût des taux d'intérêt

De la corde raide pour le gouverneur! Mais sous le regard inquisiteur de la troïka qui semble décider à prolonger une politique économique qui ne fait qu'aggraver les contradictions d'un système à bout de souffle!

En effet, les USA renouvelleront-ils leur garantie? Les Japonais suivront-ils? Les enjeux politiques pèseront, à n'en pas douter!

Toutefois, et compte tenu de nos mauvais «rating» et en l'absence de fortes garanties, c'est pourrions nous dire (presque) mission impossible...

La probabilité est donc forte pour que le surcoût de taux d'intérêt avoisine allégrement les 200 à 300 points de base (traduire 2% à 3% plus cher). Pardonnez le jargon!

En effet, comme nos meilleurs taux actuels oscillent entre 2% et 3%, il y a fort à parier que ces nouveaux emprunts vont nous couter fort cher, possiblement entre 4% et 6%...

Il en va de la liquidité du pays, chose à laquelle s'attache, mais aussi n'échappe le gouverneur de la BCT.

Alors, et en dépit de ces vaines tentatives de sauver ce qui peut l'être encore, la BCT participe en quelque sorte, à son corps défendant, aggravant les contradictions du système dans lequel nous vivons depuis près de 30 ans. Car le paradoxe veut que notre gouverneur, bien involontairement, resserre le nœud coulant autour de notre économie au risque majeur de l'asphyxier: combler en permanence l'écart d'exportations qui courent désespérément derrière des importations de biens et services en rapide expansion, mais aussi les sommes croissantes de rapatriements de capitaux... Intenable

* Docteur d'Etat en économie du développement.