Après le drame des migrants tunisiens morts calcinés dans un squat parisien, les autorités tunisiennes devraient hausser le ton et engager de rapides négociations pour résoudre les cas d’urgence.

Par Hedi Sraieb


 

Il est des sujets qui fâchent et que l’on veut vite voir «oublier», celui de l’émigration : une sorte d’omerta malsaine, déjà latente, s’est de nouveau très vite réinstallée, chape de plomb du silence assez largement et injustement partagée, à dire vrai des deux côtés de la Méditerranée.

Mais voilà les réalités rattrapent tous ces Ponce Pilate qui s’en lavent les mains.

L’histoire a ceci de particulier, elle est cruelle et ironique : 6 jeunes débarqués des deux révolutions arabes, tunisienne et égyptienne, viennent de périr dans l’incendie d’un réduit insalubre où ils avaient trouvé refuge. Une fois encore la loi du silence vole provisoirement en éclat avant sans doute de retomber.

Réfugiés ou immigrés clandestins ?

Tout se passe comme si ce sujet venait polluer des relations bilatérales, bonnes en général, mais où tout grain de sable (excusez l’euphémisme) risquerait à tout moment de les détériorer. Il en va ainsi avec la France, premier pays d’émigration, mais aussi de l’Italie, de l’Allemagne ou de la Belgique… mais aussi, des autorités tunisiennes toujours aussi moralisantes que cyniques : «Nous ne laisserons pas nos enfants abandonnés à leur sorts», avait-on entendu, entre un des deux déplacements officiels, l’un à l’Elysée, l’autre à Deauville pour le G8.

Très vite l’arrivée de quelques milliers de «réfugiés» (attention au glissement sémantique avec immigrés clandestins) du centre-sud tunisien a été jugé inopportune, tant en France en précampagne électorale qu’en Tunisie, et où surprise, certaines personnalités dites avisées ont pratiquement argumenté dans le même sens que les autorités françaises ou italiennes : factieux et mafieux en fuite ou autre version des jeunes immigrés clandestins trompés par des passeurs cupides.

La France, plus exactement le ministère de l’Intérieur, a qualifié cette immigration de sauvage, enclenchant une politique répressive, de traque, d’internements abusifs et de refus total d’accueil même temporaire et d’assistance sous quelque forme que se soit.

Retour indigne ou clandestinité à haut risque

Livrés à eux-mêmes et en dépit du soutien de nombreuses associations et de quelques municipalités (Paris a tout de même hébergé près de la moitié de ceux arrivés dans la capitale), cette loi du silence les a en quelque sorte vaincus. Pour les uns, un retour indigne avec une aumône de 300€, pour les autres la clandestinité totale, cible facile de trafiquants en tout genre. Beaucoup résistent encore, isolés, dégotent un «petit boulot», et trouvent le soutien d’organisation caritative catholique ou musulmane.

Les contorsions des autorités françaises sont apparues au grand jour, flagrantes d’hypocrisie : d’un côté, un salut et un indéfectible soutien à la jeune révolution démocratique tunisienne, et de l’autre, un reniement total des lois européennes (Schengen), de ses propres lois, de ses accords avec la Tunisie (non mise en œuvre de la convention de 2008, refus d’accorder un titre de séjour provisoire ou de l’aide au retour de 3.000€).

Quels enseignements faut-il tirer de ce déni de justice, car il s’agit bien de cela ? Non pas tant de manière abstraite et générale autour de généreux sentiments d’indignation, mais de manière bien plus pragmatique, à l’adresse des partis et indépendants tunisiens, en vue d’en dégager de futures lignes de conduite ; en quelque sorte reconnaitre en soi (la réalité incontournable) et pour soi (la défendre), pour relever le niveau d’exigences raisonnables et acceptables par les Etats des deux rives.

Mais attention ne nous méprenons pas ! Cette dernière vague d’immigration n’est en fait que l’arbre qui cache la forêt : celle d’un souhait d’émigration bien plus large (incluant la Libye), bien plus composite (incluant des jeunes diplômés à la recherche d’une formation professionnelle), à laquelle il faudra bien trouver de nouvelles réponses.
Oui l’émigration est multiforme : temporaire comme définitive, affectant à un titre où à un autre, différentes catégories sociales ou professionnelles, au travers d’un commun dénominateur celui du droit inaliénable à la libre circulation des personnes. Celles des biens et des capitaux étant pour ainsi dire acquises, il serait bon de remettre en avant cette autre liberté imprescriptible le droit au travail.

Profil bas et offuscation de façade

Reprenons à cet effet, les constats réalisés par les associations de soutien, et cela depuis de nombreuses années, de faits accumulés et mécanismes récurrents, objet d’un réexamen attentif, et source de propositions alternatives aux politiques menées jusqu’ici.

- Les ministères en charge de ce dossier en Tunisie se sont encore défilés. Ce dernier «drame» : profil bas et offuscation de façade, condamnation morale, sans rien derrière, pas même une suggestion pour accueillir les sans abris (en coopération avec les autorités françaises, exemple : utilisation d’une caserne désaffectée) au nombre d’une centaine encore sur la région parisienne pour ne parler que de celle-là.

- Les politiques acceptées (contenu et forme) et mises en œuvre en la matière, mais hélas consenties par la Tunisie, sous couvert de co-développement frôlent les poursuites de la cour européenne de justice.

- La Tunisie accepte de l’argent frais et équipements si besoin (la visite de Mme Ashton en témoigne), contre fermeture hermétique des frontières, air et mer ; et cerise sur le gâteau : acceptation de comportements iniques et humiliants des consulats européens en Tunisie (délivrance parcimonieuse et arbitraire de visas, tracasseries administratives en tous genres, refus injustifiés ou exigences démesurées). Toute chose que ne connaissent pas les expatriés (tiens on change de vocabulaire) vivant ou de passage en Tunisie. A croire l’adage, «à tout seigneur tout honneur».

Par symétrie notre propre diplomatie et ses structures consulaires ignorent le problème, au mieux jouant à cache-cache avec les autorités d’accueil, au pire participant à ce concert médiatique de culpabilisation moralisante.

- L’essentiel des politiques européennes comme nationales ont progressivement dévié de leur contenu originel suite au très fameux discours de Michel Rocard : «L’Europe ne peut accueillir toute la misère du monde…», transformé très vite en «immigration choisie», hélas acceptée par nos autorités de l’époque ; donnant lieu à des contrats de débauche, pardon d’embauche de 3 ans renouvelables une fois, pour nos élites fraichement sorties des meilleures écoles d’informatique ou d’ingéniorat, et quelques postes dans des professions à déficit de main d’œuvre : tourisme et bâtiment.

- Les autorités françaises ont finalement repris à leur compte la fable de La Fontaine : puissants ou misérables, les jugements de la cour… mais vous connaissez la suite. Mise sous tutelle du droit au regroupement familial, comme celui du sol, au profit d’une libre circulation des hommes d’affaires… et souvent de leur progéniture. Restons sérieux.

- Une adaptation des structures officielles tunisiennes tant administratives que sociales aux désidératas dans cette logique de profil bas : service minimum, aucune présence «éducative», «culturelle». Aucune disposition d’envergure de rapprochement des deux communautés de part et d’autre de la Méditerranée. Pire un abandon actif et méprisant de franges entières comme celle de deuxième ou troisième génération ne parlant pas ou peu arabe.

Une politique de soutien aux Tunisiens à l’étranger

En attendant la formulation d’une nouvelle politique ambitieuse en matière de soutien à la communauté vivant à l’étranger, d’une prise en compte des besoins différenciés de choix d’émigration temporaire comme de longue durée : poursuite d’études de haut niveau, demandes de stages qualifiants…, à l’évidence quelques axes se dessinent à l’horizon.

Une présence plus effective et de proximité dans les domaines éducatifs : échecs scolaires, marginalisation. Dans le domaine culturel par une multiplication des échanges.

Mais surtout en appeler à l’articulation harmonieuse entre la logique du droit au travail et celle d’une logique du retour digne.

La première favoriserait l’intégration dans le pays d’accueil, la seconde permettrait de donner une qualification professionnelle dans des spécialités de formation, dont la Tunisie est insuffisamment dotée : un séjour provisoire et un retour co-orchestré par les deux parties gouvernementales prenantes, dans une vraie dynamique de co-développement.

Avec les réfugiés encore présents abasourdis par ce cynisme méprisant et l’absence de tout acte de réconfort, nous en appelons aux autorités tunisiennes afin qu’elles haussent le ton et engagent de rapides négociations pour résoudre déjà ce cas d’urgence.

Leurs regards comme les nôtres sont tournés vers le gouvernement provisoire. Coïncidence fortuite, M. le Premier ministre faisant probablement escale à Paris avant son périple aux Etats-Unis, pourrait peut être s’en émouvoir et s’en entretenir avec son homologue français.