La décision du gouvernement provisoire tunisien d’imposer l’enseignement de la langue turque à partir de l’année prochaine dans tous les lycées secondaires ne découle d’aucune considération stratégique.

Par Salah Oueslati*


Comme disait le grand visionnaire Charles de Gaulles, «un pays n’a pas d’amis, il n’a que des intérêts». Le choix d’enseigner une langue étrangère est avant tout un choix stratégique, il ne se fait pas pour attirer la grâce d’un pays ou pour des raisons idéologiques. Plusieurs facteurs rentrent en jeu dans ce choix: historique, culturel, politique, géographique, etc. Mais la finalité et l’objectif de ce choix se font souvent d’une façon rationnelle et sont avant tout déterminés en fonction des intérêts à long terme du pays, notamment des intérêts de nature économique et scientifique.

Le «génie» derrière les prouesses d’une culture

Poignée de mains d'Ahmet Davutoglu et Rafik Abdessalem.

Il faut rappeler que les Musulmans ont traduit de nombreux ouvrages des philosophes grecs, et à partir de ces connaissances, ils avaient apporté leur propre contribution aux savoirs et à la science. Les Européens ont développé la science au moins en partie grâce aux nombreux ouvrages scientifiques importés de l’Andalousie musulmane. Dans les années 1970, avec la montée en puissance du Japon, de nombreux pays, y compris les pays occidentaux, ont commencé à mettre le japonais aux programmes scolaires de leurs étudiants. Depuis quelques années, c’est le chinois qui est introduit dans les écoles d’un nombre croissant de pays.

Ce choix ne se fait pas par hasard. Tout pays qui émerge dans le domaine de la science et du savoir devient l’objet de curiosité, voire de fascination, et voit émerger un engouement pour sa culture, sa langue, sa religion et son mode de vie. Cet engouement s’explique souvent par la volonté des autres pays à chercher à comprendre le «génie» qui se cache derrière ses prouesses et ses succès dans le domaine du savoir. Le pays en question impose l’admiration et le respect au reste du monde.

Enseigner une langue étrangère, c’est également une ouverture sur le monde, mais pas uniquement. Le choix d’une langue se fait avant tout pour des raisons stratégiques, voire utilitaristes: accéder aux publications les plus récentes dans les domaines scientifique, technologique, médical ou des sciences humaines, et la liste n’est pas exhaustive.

Jebali reçoit le président Abdullah Gül, le 8 mars à la Kasbah.

La décision du gouvernement provisoire tunisien d’imposer l’enseignement de la langue turque à partir de l’année prochaine dans tous les lycées secondaires ne découle d’aucune des logiques citées plus haut.

Un choix idéologique et à courte vue

Certes, la Tunisie a des liens historiques, culturels et économiques avec la Turquie, mais en quoi est ce que l’enseignement de la langue turque sera utile pour nos élèves? L’introduction de cette langue se fera nécessairement au détriment de langues beaucoup plus déterminantes pour l’avenir du pays. Qu’on le veuille ou non, l’anglais reste aujourd’hui, et restera probablement pour les décennies à venir, l’une des langues les plus utiles pour les jeunes lycéens et étudiants tunisiens. Toutes les publications scientifiques les plus prestigieuses se font en anglais, même celles qui sont faites par des chercheurs non anglophones. Ce n’est pas un hasard si cette langue est enseignée dans pratiquent tous les pays du monde, et surtout dans les pays à la pointe des innovations technologiques: Japon, Chine, Corée du Sud pour ne citer que les pays les plus éloignés de la culture anglo-saxonne.

Depuis son accession au pouvoir, force est de constater que les décisions prises par le gouvernement provisoire sont déterminées non par des considérations stratégiques, mais idéologiques et à courte vue. L’intérêt national du pays est sacrifié sur l’autel d’une vision étriquée du monde, au service d’une ambition néo-ottomane clairement affichée par l’actuel gouvernement turc.

Erdogan accueilli par Ghannouchi et les militants d'Ennahdha à Tunis le 14 septembre 2011.

Ceux qui s’autoproclament défenseurs du monde arabe et de l’islam, devraient plutôt s’employer à mettre en place une politique basée sur la science pour que la langue arabe retrouve sa place comme langue du savoir. Après tout, le monde entier n’utilise-t-il pas les chiffres arabes? Ironie du sort, seuls les pays arabes du Golfe n’utilisent pas les chiffres arabes, mais indiens, allez savoir pourquoi?

* Maître de conférences, France.

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