Cette mise au point de la fille de feu Hassib Ben Ammar*, fondateur et directeur du journal ‘‘Er-Raï’’, a été écrite suite aux déclarations de Omar S’habou à  Hannibal TV attribuant la paternité de ce journal à Béji Caïd Essebsi.

Par Zeïneb Ben Ammar


Depuis le 14 janvier 2011, j’ai souvent entendu des personnages publics évoquer l’hebdomadaire indépendant ‘‘Er-Raï’’ qui a paru de 1978 à 1987. Si la plupart relataient les faits conformément à la réalité, d’autres, pour embellir leur image, ou pour des raisons qu’eux seuls connaissent, ne se sont pas gênés de les déformer. Peut-être sont-ils atteints de cette  maladie endémique chez nous: l’amnésie.

Rendre à Hassib Ben Ammar ce qui lui appartient

Je l’ai encore constaté il y a quelques jours en écoutant Omar S’habou attribuer  avec aplomb et à 2 reprises la paternité d’‘‘Er-raï’’ à Si Béji Caïd Essebsi (‘‘Essaraha raha’’ sur Hannibal TV du 5 mai 2012). Ce dernier, j’en suis sûre, est innocent de cette grossière contre-vérité.

Je me résouds donc à apporter un témoignage qui ne vaut que celui d’une fille soucieuse de rendre à son père la part d’histoire qui lui revient.  Ou alors  devrais-je espérer que l’un des collaborateurs d’‘‘Er-Raï’’ s’exprime, pour simplement rétablir la réalité des faits? Car ils sont très nombreux à occuper la scène médiatique actuelle. Cela va des partis de la «troïka» (la coalition tripartite au pouvoir, Ndlr) y compris Ennahdha, aux partis d’opposition, aux journalistes et aux militants des droits de l’Homme. Aucun d’entre eux ne niera que l’aventure d’‘‘Er-Raï’’ fut une expérience extraordinaire dans le contexte de l’époque, une véritable école de journalisme indépendant, de pluralisme, de démocratie et de tolérance.

‘‘Er-Raï’’, le gage d’un parcours militant

Ces mêmes personnes, les «chourafè» (intègres) comme les autres, se réclament d’‘‘Er-Raï’’ lorsqu’elles en ont besoin, comme une sorte de gage de leur parcours militant.

Mais l’on sait que les absents ont toujours tort. Encore plus les morts, que l’on peut, sans trop y penser, dépouiller. A-t-on pour autant le droit de changer l’histoire? Aussi petite soit-elle, et fut-elle celle d’une seule personne…

Voici donc une anecdote qui m’a beaucoup marquée. La scène se passe au domicile familial dans les années 70. Tout le groupe des démocrates ex-Psd est présent, ainsi que des indépendants. Une vingtaine de personnes. De l’agitation, et des discussions très animées sur les actions à initier. A un moment, le ton est monté, et mis à part quelques personnes qui approuvaient, la majorité a violemment dénigré Si Hassib, et cette idée «farfelue»: faire une demande pour l’obtention d’un journal indépendant. Je me souviens en particulier de celui qui est aujourd’hui un vieux monsieur respectable et très respecté et qui a dit textuellement avec un geste de mépris: «Hassib Ben Ammar ‘‘i-khalouedh’’! (il délire)» et s’adressant à lui: «Tu crois qu’ils vont nous donner un journal? Tu veux nous envoyer en prison?!».

22 comparutions devant la justice en 9 ans

L’idée d’‘‘Er-Raï’’ et de ‘‘Démocratie’’ a bien pris corps au sein du groupe dit des démocrates, dissidents du Psd après le Congrès de Monastir de 1971.  Hassib Ben Ammar en a été le principal fondateur et le directeur de publication tout au long de leur parution. Ce qui lui a occasionné, en 9 ans, 22 comparutions devant la justice.

Très vite après sa parution, une tentative de refuser les écrits qui ne cadraient pas avec les orientations générales du groupe se manifesta chez certains.

Hassib Ben Ammar rejeta cette orientation qui aurait fait d’‘‘Er-Raï’’ un organe partisan. Il tenait à sa liberté personnelle nouvellement retrouvée et à celle du journal qu’il voulait ouvert à tous les courants politiques et d’opinion dans le pays: «Lissén li man la lissana lahou», comme il aimait le dire.

Et c’est ce qu’il fut, malgré un parcours chaotique et stoïque, malgré les restrictions, les suspensions, les menaces diverses et les dangers réels. Le 118 comme on l’appelait (118, rue de Yougoslavie) devint un laboratoire d’idées et le lieu des rencontres les plus improbables. ‘‘Er-Raï’’ connut un  grand succès populaire (jusqu’à 60.000 exemplaires vendus par semaine), et des milliers de lettres de lecteurs, avides de témoigner et de participer, avaient fini par envahir le local du journal. Il s’impliqua dans tous les dossiers brûlants, tel que  celui de la torture et lors de la crise de janvier 1978.

A l’aube d’une nouvelle liberté, je ne saurais trop conseiller à ceux dont le fonds de commerce se nourrit de mots et de paroles, de relire ‘‘Er-Raï’’. Peut-être pourront-ils y puiser  plus d’éthique et de dignité, dans l’accomplissement d’une mission devenue aujourd’hui sacrée.

 

Bio Express de Hassib Ben Ammar

Né le 11 avril 1924 à Tunis et décédé le 15 décembre 2008 à Tunis, il fut un homme politique, un militant des droits de l’homme et un éditeur.

Actif dans sa jeunesse, il participe à la lutte pour l’indépendance, avec notamment la publication du journal clandestin ‘‘El Hilal’’.

En 1961, il préside l’Office national des mines. La même année, il est élu président de la Jeune chambre économique de Tunisie.

Il occupe diverses fonctions : gouverneur de Tunis et maire de Tunis de 1963 à 1969. Il fonde, en 1967, l’Association de sauvegarde de la médina de Tunis.

Il est provisoirement nommé ambassadeur de Tunisie en Italie, suite à un différend avec Ahmed Ben Salah au sujet des coopératives, avant d’être nommé directeur du Parti socialiste destourien (Psd, 1969-1970). Ministre de la Défense nationale (1970-1971), il démissionne à la suite du refus de Bourguiba de démocratiser le Psd. Exclu du Psd, il démissionne de ses responsabilités pour participer à l’opposition naissante d’où émerge le Mouvement des démocrates socialistes (Mds) qu’il anime avec Ahmed Mestiri. Il cofonde aussi la Ligue tunisienne des droits de l’homme (Ltdh) en 1977, dont il devient président d’honneur.

En 1977, il crée le premier journal indépendant tunisien, ‘‘Erraï’’, qui est pour lui «une contribution à la diffusion des idées démocratiques». Il s’exprime ainsi sur la politique d’ouverture du journal: «Nous avons ouvert nos colonnes à tous. Même à Rachid Ghannouchi (islamiste) et à Mohamed Harmel (communiste), alors que nous n’épousions pas leurs positions. Cela au nom de la liberté d’expression. J’ai même publié un éditorial qui prenait la défense des intégristes.»

En 1978, Ben Ammar fonde le journal francophone ‘‘Démocratie’’, organe du Mds, dont il devient directeur. En décembre 1987, soit quelques semaines après l’arrivée au pouvoir de Ben Ali, Ben Ammar «saborde» ‘‘Erraï’’, dont il est alors directeur.

Le 15 décembre 1987, il est pourtant nommé par Ben Ali membre du Conseil constitutionnel. Toujours en 1987, il cofonde, l’Organisation arabe des droits de l’homme (Oadh), l’Union des avocats arabes, l’Institut arabe des droits de l’homme (Iadh) qui siège à Tunis et dont il devient le premier président. Il obtient en décembre 1993, à l’occasion du 45e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, le prix des Nations unies pour la cause des droits de l’homme.

Hassib Ben Ammar meurt le 15 décembre 2008.

Source: Wikipedia.