Marc-A. Barblan* écrit – La fascination de certains Tunisiens pour le soi-disant «modèle turc» et pour la modernité «bling bling» des monarchies du Golfe est incompréhensible et injustifiable.


Vérifiant quelques références pour préparer un article sur l’oasis de Gabès pour Kapitalis, je consulte le récit des ‘‘Voyages’’ de l’Anglais Thomas Shaw dans les Régences d’Alger et de Tunis (vers 1725). Et je suis frappé par ce constat : «Depuis plusieurs siècles les Mahométans ont fort négligé les Arts et les Sciences, quoiqu’ils fussent autrefois presque les seuls qui s’appliquassent avec succès à l’étude de la Philosophie, des Mathématiques et de la Médecine. La vie errante des Arabes, et la manière tyrannique avec laquelle les Turcs traitent les Maures, ne permettent pas à ces peuples de cultiver les Sciences, qui demandent absolument de la liberté et du repos.»

Le «modèle turc» occupe beaucoup les esprits et les débats depuis la chute de la dictature.

D’un point de vue historique, j’avoue avoir de la peine à comprendre pourquoi l’on n’évoque jamais, ou si rarement, le fait que la colonisation européenne a été précédée – et pendant une période bien plus longue – par la colonisation ottomane. Or, ainsi que le suggère Thomas Shaw, c’est bien cette colonisation ottomane qui a ruiné la civilisation arabe.

Plongeant ces pays dans une telle léthargie matérielle et morale, que la colonisation européenne en a sans doute été grandement facilitée.

Est-ce que le Ottomans, donc les Turcs, seraient exonérés de leur exploitation coloniale des Arabes pour le seul motif de fraternité confessionnelle ?

Par analogie, la fascination de certains Tunisiens pour les Etats du Golfe – jusqu’à en inviter les gouvernants aux cérémonies commémoratives de la révolution – me laisse perplexe.

En effet, j’ai peine à comprendre en quoi la Tunisie – héritière d’une civilisation millénaire, enfin rendue à la liberté et à la démocratie – peut être séduite par ces monarchies pétrolières, pour le moins rétrogrades, sous couvert de puissance financière et de modernité «bling-bling». Au risque d’une nouvelle forme, plus sournoise, d’aliénation.

Ne serait-il pas temps d’engager un vrai débat – qui me paraît absent jusqu’à maintenant – sur des questions aussi décisives pour l’identité tunisienne et l’avenir du pays ?

* Historien, muséologue.