Les oasis de Gabès (les autres oasis tunisiennes aussi) se meurent depuis quelques décennies sous nos yeux et sans que cela inquiète grand monde. Malgré l’ampleur des dégâts, le sauvetage de ce patrimoine naturel est encore possible.

Par Habib Ayeb*


Oui la situation à Gabès est plus qu’urgente ; oui la situation de ces oasis littorales (uniques au monde) est dramatique, oui continuer à l’ignorer revient à se rendre complice d’un crime écologique d’abord mais aussi social et économique. Non, le problème ne date pas d’hier et les constructions «anarchiques» de ces derniers mois n’en sont pas la première cause*. Les oasis de Gabès (les autres oasis tunisiennes aussi) se meurent depuis quelques décennies sous nos yeux et sans que cela inquiète grand monde.


Oasis au coeur de la plantation, Gabès.

Face à cette situation, j’accuse tous les responsables régionaux et nationaux ayant un lien quelconque avec le développement local et notamment industriel, agricole et urbain d’avoir accepté et réalisé des projets sous le prétexte du développement tout en sachant qu’ils risquaient de créer des problèmes environnementaux extrêmement dangereux et difficiles à réparer.

J’accuse les experts, qui par leurs expertises et rapports, généralement bien mais salement payés, ont rendu le crime possible avant d’en déguiser les conséquences avec d’autres rapports qui témoignent de leur complicité et constituent des preuves.


Entrée de l'oasis de Kebili.

J’accuse certains chercheurs qui pendant des décennies ont évité de traiter de certains sujets sensibles et de nourrir les débats avec des recherches impliquées dans les problèmes de sociétés.
J’accuse les médias et les journalistes, qui se sont mis au service de la dictature en lui prêtant leurs crayons et leurs cerveaux dans une démarche de glorification aveugle des réalisations dont on fait aujourd’hui le bilan noir.

Mais avant tout, j’accuse la dictature et ses alliés d’avoir empêché tout débat sur les modèles de développement imposés à notre pays et à notre société.

Oui les oasis de Gabès agonisent et derrière leur état il y a des responsables et des politiques destructrices. J’en retiendrais trois…


Oasis de Kebili envahie par le sable

Une industrialisation incompatible avec l'environnement

L’implantation dans les années 1970 du complexe industriel chimique de Ghannouch est l’exemple parfait du mauvais développement. Alors qu’on connaissait parfaitement les risques environnementaux que cette réalisation faisait courir à l’ensemble de l’oasis, à la population et aux ressources, aucune précaution n’a été jugée nécessaire et le choix du site a été fait en dépit de tout bon sens. Certes, il y avait le port de Gabès pour faciliter les exportations. Bien sûr, la proximité de la ville permettrait aux personnels de se déplacer facilement entre les lieux de résidence et les lieux de travail. Mais personne n’ignorait à l’époque les pollutions aériennes (fumées) et souterraines des nappes et maritimes (infiltrations et écoulements) que le complexe ne manquerait pas de provoquer. On connaissait, par ailleurs, la pression que cette activité industrielle mettrait sur les ressources hydrauliques qui servaient notamment à l’irrigation.

Aujourd’hui, quiconque regarderait sérieusement de près la situation serait interloqué par le constat. Une simple promenade à travers l’oasis et un rapide bavardage avec les paysans permettraient de voir les dégâts de la pollution sur les palmiers, les arbres fruitiers, l’eau, les sols et surtout sur la santé humaine. Le premier médecin sérieux et honnête peut vous décliner la longue liste des maladies répandues et que seule la pollution massive peut expliquer. Les poumons, la peau, le sang,.. Rien n’est à l’abri. Plus grave encore, la forte concentration de cas de cancers dans la population locale.


Oasis de Zrig, près de Gabès.

Une urbanisation anarchique au détriment de l’oasis

L’urbanisation anarchique sur les terres agricoles de l’oasis de Gabès, est absolument incontestable. La simple comparaison des photos satellites prises au milieu des années 90 et aujourd’hui vous montrerait l’étendue des dégâts. Certaines parties de l’oasis, comme «Zrig», ont quasiment disparu sous le béton. Mais qui sont les responsables ?

Il est habituel d’associer habitat spontané ou non autorisé aux couches populaires et à l’exode rural. Il n’en est rien ou alors si peu. Encore une promenade à pieds permet de voir que le phénomène n’est pas réservé à une seule catégorie sociale. A côté de logements modestes, voire pauvres, on trouve de grandes villas et parfois des immeubles plutôt luxueux. Le tout construit tout aussi illégalement et sans autorisations. L’enquête approfondie (j’en ai personnellement réalisées quelques unes) vous montrent que si derrière les portes modestes on trouve bien des familles généralement modestes, voire pauvres, derrière les portes plus voyantes on trouve des noms plus aisés, des notables locaux, des hauts responsables (municipalités, administration, ex-Rcd, polices et gardes nationales, armée, magistrats...), des grands commerçants et bien évidemment des Tunisiens vivant à l’étranger. Les seuls qui sont capables de vous montrer des titres en règle vous avouent les avoirs obtenus en profitant de leurs statuts, relations, noms (capital social) et souvent en payant des dessous de table.

Ce sont donc les mêmes qui étaient et sont toujours en charge d’appliquer la loi et de faire respecter les règlements, qui les foulaient aux pieds et continuent à le faire aujourd'hui en profitant de l’insécurité qui a suivi le départ du dictateur et de sa famille. La spéculation urbaine, qui dominait le marché des terres constructibles avant le 14 janvier, n’a jamais connu des jours meilleurs que depuis cette même date.

Mais dans ce phénomène d’urbanisation, il y a le visible et l’invisible. On voit naturellement l’extension du bâti et le rétrécissement des espaces cultivés. Mais on ne voit pas trop où tous ces habitants déversent leurs eaux grises. Bien sûr l’Onas en récupère une partie. Mais une large partie va dans des puits creusés dans le sol et qui communiquent directement avec la nappe phréatique.

Ainsi à la pollution industrielle s’ajoute la pollution urbaine et la boucle est en quelque sorte bouclée.

Quand le «développement» agricole tue les oasis

Ce sous-titre peut laisser penser à une provocation de style, voire une polémique inutile.

Malheureusement, cela correspond parfaitement à la politique agricole développée surtout depuis le début des années 1990 et qui consiste à favoriser la création de nouveaux grands périmètres irrigués dans la steppe environnant l’oasis. Ces nouvelles exploitations agricoles sont créées autour de sondages profonds (entre 120 et 200 mètres de profondeur) et sur des superficies qui vont d’une vingtaine d’hectares jusqu’à 250 et 300 hectares, totalement sous irrigation. Les cultures, sont généralement des fruits et légumes, souvent sous serres et hors saisons (des primeurs) et dont la production est destinée au marché national (dont Tunis, Sfax, Sousse... et les zones touristiques de Djerba et Zarzis) et à l’exportation notamment vers l’Italie et la France.

La grande majorité de ces nouveaux producteurs agricoles n’ont aucune relation ou expérience avec le monde agricole et ne sont là que parce qu’ils trouvent dans ce secteur une bonne occasion d’augmenter leurs capitaux. Mais ils sont là aussi parce qu’ils sont encouragés par les autorités publiques qui leur facilitent les démarches administratives et leur remboursent une partie du capital investi et des banques qui leurs accordent les crédits et autres facilités. Mais tout ceci serait de l’ordre de la polémique si je ne précisais pas que ces investisseurs agricoles qui utilisent des quantités considérables d’eau puisées dans des nappes profondes très peu ou pas du tout renouvelables, gratuitement et sans aucun contrôle des quantités utilisées. Ceci alors qu’on nous bassine (sans jeu de mots) avec des discours sur le manque d’eau et la supposée inévitable crise hydraulique qui permet toutes les dérives du marché de l’eau et sert à justifier que les paysans-gardiens de l’oasis paient à l’heure l’eau dont la fourniture est rationnée au nom de la bonne gouvernance de la ressource.

Alors, que reste-t-il de l'oasis de Gabès ? Presque rien…

Le bilan est malheureusement négatif et risque de s'aggraver encore plus rapidement si rien n’est entrepris pour pallier rapidement à la situation et pour modifier notre conception du développement, de l’environnement et du patrimoine.

L’eau est fortement polluée et la réserve est en chute libre. Deux indications importantes. Les dernières sources artésiennes «naturelles» sont définitivement taries depuis les années 1990 par l’abaissement considérable du niveau de la nappe. Les sondages privés qui pompaient de l’eau dans la steppe à quelques 80 mètres de profondeur il y a tout juste une vingtaine d’années sont aujourd’hui remplacées par de nouveaux sondages qui font au moins le double de profondeur pour atteindre la nappe. Enfin, toute l'eau qui permet encore d’irriguer les oasis vient par des canalisations alimentées par des sondages profonds creusés dans la steppe et ne suffit pas à irriguer toutes les parcelles, forçant à l’abandon de plusieurs d’entre elles, et laissant des familles entières sans ressources.

La surface totale de terres irriguées dans l’oasis a été réduite de moitié entre le début des années 1990 et maintenant en passant d’environ 12.000 hectares à moins de 6.000 hectares réellement irrigués aujourd’hui.

Les productions sont en chute libre à cause de la pollution, du manque d’eau, de la détérioration et salinisation des sols et de la démobilisation des paysans qui préfèrent désormais chercher des revenus dans la ville et dans d’autres secteurs économiques.

Alors c’est l’apocalypse ? Non, l’espoir est encore permis et la mort de l’oasis n’est pas fatale.

Exigeons l’impossible, sauvons les oasis !

Oui, malgré l’ampleur des dégâts, le sauvetage de ce patrimoine naturel est encore possible. Je propose quelques pistes de réflexion pour une vraie politique équilibrée et un défi à relever…

La première des initiatives à mettre en place consiste à revaloriser le rôle, la place, le travail et le produit des paysans oasiens. Ils sont les seuls à pouvoir protéger ce qui reste de leur environnement et à redresser la situation. Dans un premier temps, il faudrait peut-être penser à une compensation financière pour tout travail de conservation des parcelles des arbres fruitiers et des palmiers. Il ne s’agit pas de charité ni de prise en charge. Les paysans sont trop fiers et cela serait parfaitement contre-productif. Pensons seulement qu’actuellement un palmier est sacrifié contre 500 dinars pour en tirer la boisson locale, le legmi (apprécié frais et fermenté). Une fois le jus tiré, le palmier est généralement arraché et la parcelle souvent abandonnée dans l’attente d’un spéculateur à la recherche de terrains constructibles. Pour arrêter cette hémorragie intérieure, il faut qu’une politique volontariste vienne concurrencer à la fois les commerçants du legmi et les spéculateurs. Pour le palmier et pour les autres cultures, il faut permettre aux paysans de vivre de leurs terres avec des revenus à la hauteur de leurs multiples fonctions de producteurs agricoles, de protecteurs de l’environnement et de conservateurs de la biodiversité.

L’Association de sauvegarde l’oasis de Cheninni (Asoc-Cheninni est le nom de l’une des cinq oasis qui forment l’ensemble oasien de Gabès) a fait un travail considérable de vulgarisation des méthodes agricoles protectrices de l’environnement et des ressources ainsi qu’un effort remarquable de recherche et de reproduction de variétés agricoles locales. Malgré certaines erreurs, somme toute mineures, ce travail peut servir de base pour une autre politique oasienne basée sur l’agriculture biologique, équilibrée et protectrice de l’environnement et des richesses naturelles locales. Est-ce un rêve impossible que les oasis de Gabès deviennent un jour les premiers espaces agricoles «protégés» totalement dédiés à l’agriculture biologique ?

L’investissement agricole dans la steppe doit être immédiatement arrêté et soumis à une utilisation contrôlée et très stricte des ressources hydrauliques locales. Toute exportation de produits agricoles cultivés en dehors des zones strictement oasiennes doit être soumise à un système de taxation dissuasif pour éviter que des quantités considérables d’eau soient exportées (eau virtuelle) sous forme de concombres, de tomates, de melons ou raisins...

Le complexe industriel doit être déplacé loin de l’oasis comme certains plans et projets le prévoyaient déjà. Et, enfin, les constructions urbaines légales ou non doivent être strictement interdites (à l’exception peut-être des besoins des paysans) et compensées par des facilités et des aides pour des constructions dans les zones non irrigables autour de l'oasis.

Voilà quelques pistes que je propose au débat qui doit s’ouvrir immédiatement si l’on veut vraiment penser développement juste et durable, protection des ressources et de l’environnement, conservation des ressources naturelles et justice sociale et régionale.

Certes, ces problèmes sont complexes et les solutions ne sont pas faciles. Mais, ces questions sont bien trop importantes pour les laisser aux mains des experts et des politiciens.

Si des citoyens manifestent aujourd’hui leur mécontentement et avancent des revendications en profitant des espaces de libertés ouverts par la révolution, c’est justement parce que les projets et autres politiques de développement ont été imposés de hauts en bas sans concertations, ni débats. Ne laissons pas diffuser l’impression ou l’idée que les grévistes d’aujourd’hui sont à l’origine des problèmes divers que connaissent les oasis ou d’autres régions. Les grévistes d’aujourd'hui sont les premières victimes de la dictature d’hier.

* Géographe tunisien, chercheur enseignant. Universités Paris 8 et Paris 10 (France), Université Américaine du Caire.

1- Contrairement à ce qui a été affirmé par Kapitalis dans un article publié le 2 janvier intitulé : «Tunisie. Des experts donnent l’alerte : L’oasis de Gabès est menacée», qui soutient que la détérioration de l’oasis de Gabès a commencé au lendemain de la chute de la dictature.