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L'îlot Dzira à Djerba : Un autre patrimoine en péril

30

décembre

2014

à 13:25

Ilot-Dzira-a-Djerba-Banniere

Encore un projet touristique controversé et un site naturel et archéologique menacé par la convoitise des promoteurs au goût immodéré du lucre.

Par Naceur Bouabid*

Le sort de l'exceptionnel site de Lella Hadhria, objet depuis longtemps déjà d'une vive polémique toujours d'actualité (voir ''Le Temps'' du mercredi 5 février 2014), n'est pas scellé, et la bataille pour la sauvegarde de son intégrité et de son authenticité ne fait que commencer, voilà maintenant, à notre grande surprise, l'îlot Dzira, d'une superficie de 23.912 m2, situé en face du phare Borj Jillij, à 230m du rivage, soumis à une incompréhensible et inadmissible tentative de concession au profit de la société privée Butterfly Island Djerba. Et pour en faire quoi? Un hôtel de charme couvrant une superficie totale de 5.795 m2 englobant 24 bungalows, une boutique, un café bar, un restaurant, un club nautique, une buvette, une piscine, un parcours de santé, une passerelle piéton, un quai de plaisance, etc., le tout construit en léger, dit-on. Mais des structures en bois, montées de toutes pièces, dans un environnement qui ne demande qu'à être épargné, qui n'a jamais été autre qu'un espace de séjour ou de nidification d'oiseaux, ou d'accostage pour des marins pêcheurs depuis la Haute Antiquité, qu'ont-elles à voir avec un hôtel de charme qui serait conçu, si on se réfère à l'argumentaire exposé par la société promotrice du projet, pour en justifier la pertinence, pour «inviter à vivre au rythme de la tradition locale la plus véridique, dans un environnement authentique qui réunit les ingrédients, tels que la culture, l'architecture, l'histoire...»?

Et la question écologique?

Il ne faut pas perdre de vue que l'îlot Dzira convoité pour abriter le projet est une zone humide, faite de terres maritimes basses (0 mètre d'altitude), dotée d'un écosystème des plus fragiles, et la moindre intervention humaine, de quelque nature qu'elle soit, ne sera que pour altérer irrévocablement la physionomie de l'îlot, que pour constituer une atteinte préjudiciable à son écosystème, que pour être en contradiction avec le discours flatteur jubilatoire de la société Butterfly qui se dit soucieuse de «contribuer à la préservation de l'environnement et à la protection du patrimoine naturel du pays».

Pendant longtemps, et depuis l'avènement du tourisme à Djerba, la priorité n'était accordée qu'à la promotion inconditionnelle du tourisme, qu'à l'investissement à outrance dans ce secteur dont on a fait la clé de voûte de l'économie insulaire, non à tort certes, mais au lieu de s'en prendre avec prudence, avec mesure et modération, en harmonie avec la nature et l'environnement, dans le respect des besoins des générations futures, on s'est rabattu avec voracité sur l'inégalable potentiel paysager couvrant la côte nord-est de l'île pour le charcuter, chacun à sa guise, pour le défigurer irrévocablement et à jamais l'enlaidir.

Aujourd'hui, au lieu de se rasséréner et de se résoudre à chercher ailleurs des opportunités d'investissement, au lieu de retenir la leçon du passé et reconsidérer ses façons de faire compte tenu de nouvelles priorités et des droits et des besoins des générations futures, on veut encore nous faire croire qu'il n'y a aucun mal à continuer l'œuvre d'exploitation des côtes de l'île.

Demeurée longtemps à l'abri de la défiguration, le moment est donc venu pour banaliser la côte ouest, pour la standardiser, pour bafouer sa virginité, pour priver ses inconditionnels habitués de la magie des lieux et des plaisirs uniques en contact avec ce coin retiré de l'île et d'une rare beauté.

Mais, l'heure maintenant n'est plus à ce laisser-faire chèrement pénalisant qui a marqué la gestion du territoire de l'est de l'île, au nom du sempiternel prétexte du développement et de la création d'emplois. Car, aujourd'hui, la notion de développement durable sur laquelle reposera impérativement, désormais, toute politique développementale dans le pays, contrainte constitutionnelle oblige (voir art.12 et 13 de la nouvelle Constitution), est issue de l'idée que tout ne peut plus continuer comme avant, qu'il faut remédier aux insuffisances d'un modèle de développement qui, axé sur la seule croissance économique, a trop souvent porté atteinte à l'environnement qu'il relègue au dernier degré de ses priorités et de ses soucis.

Il ne doit plus être question d'ignorer que le développement durable est un «développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs, dans le cadre d'une harmonisation entre la protection de l'environnement, le développement économique et le bien-être des populations...», et de ce fait, il faut repenser les rapports qu'entretiennent les êtres humains entre eux et avec la nature, et penser à maintenir l'intégrité de l'environnement pour assurer la santé et la sécurité des communautés humaines et préserver les écosystèmes qui entretiennent la vie, à assurer l'équité sociale, et à viser l'efficience économique pour créer une économie innovante et prospère, mais écologiquement et socialement responsable.

Par ailleurs, riche comme elle est en infrastructures hôtelières balnéaires, avec sa centaine d'unités et ses 46.000 lits, Djerba est-elle dans le besoin d'en avoir davantage?

Les difficultés dans lesquelles se débattent certains hôteliers et les dizaines d'hôtels dans l'obligation de fermer leurs portes et de soumettre leur personnel, moyenne et haute saisons venues, au chômage non payé, une telle contrainte ne devrait-elle pas donner à penser et à méditer sur l'utilité de pareils projets qui sont loin d'être les bienvenus?

Si la grave pénurie d'eau qui frappe Djerba depuis des années et qui a connu son comble ces deux dernières années lorsque des hôtels et des villages entiers se sont trouvés dépourvus d'eau courante des journées durant, n'est pas à même de dissuader et d'éveiller les consciences, que faut-il à ces promoteurs obstinés pour les voir se résoudre à admettre l'évidence et à se rasséréner, et aux responsables pour prendre conscience de la question écologique et prendre les décisions idoines qui s'imposent?

Ilot-Dzira-a-Djerba

Réactions citoyennes

L'Association pour la sauvegarde de l'île de Djerba (Assidje), ayant eu vent du projet, a dit son mot qu'elle a adressé à qui de devoir de décider et ne compte pas lâcher prise.

Sami Ben Tahar, chercheur en archéologie, chargé par l'Institut national du patrimoine (INM) dont il relève, et fort du relevé topographique réalisé à cet effet, fait le bilan de sa mission: «Les vestiges archéologiques documentés à Dzira consiste en des fonds de cabanes de pêcheurs romains qui remonteraient à première vue aux premiers siècles après J.-C. Concrètement, il s'agit d'une structure construite avec des pierres de taille, quelques pans de murs, des jonchées de céramiques, des foyers et des instruments en rapport avec l'activité halieutique. Cet îlot était donc fréquenté par les pêcheurs depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. Un mausolée moderne a d'ailleurs été construit à proximité des vestiges romains. C'est une étonnante continuité d'une occupation humaine de plus de deux milliers d'années: une occupation qui était en parfaite symbiose avec le milieu naturel insulaire. Dzira est donc un patrimoine écologique et archéologique qu'il faut préserver pour les générations futures.»

Qu'attendent les autres instances concernées, l'Agence deprotection et d'aménagement du littoral (Apal) pour leur emboiter le pas, pour opposer un veto à un projet qui n'a aucune raison d'être, dans ce contexte de changement climatique qui est devenu un enjeu majeur pour notre société, une menace réelle, aux impacts imminents et graves sur l'île de Djerba qui est classée parmi les régions les plus menacées en Tunisie.

En somme, le moment est grave, et l'heure est à la vigilance et à la prudence; car, en 2050, quand on aura fini avec la bétonisation de toutes les côtes de l'île, de squatter tous les espaces exploitables, quand enfin on aura fini de défigurer l'île, de la déposséder de toutes ses ressources et ses potentialités, on n'aura plus qu'à pleurer sur les chimères, qu'à regretter d'avoir laissé couler entre nos mains entrouvertes des richesses paysagères spécifiques, des richesses inestimables; on n'aura que le temps de regretter indéfiniment d'avoir toléré de telles bêtises, de telles folies, d'avoir manqué de sagesse, de bon sens, de clairvoyance, de ne pas avoir écouté la voix de la raison émanant à répétition de la société civile, qu'à constater le gâchis généralisé, qu'à voir le mal sévir et se taire, impuissant. Car, à ce moment là, aucune mesure palliative ne saura remédier aux graves nuisances perpétrées, ni redonner aux zones violées leur virginité bafouée; rien ne saura être en mesure de rétablir les équilibres éco-systémiques sérieusement affectés par tant d'agressions humaines, aussi graves et condamnables les unes que les autres, ni d'inciter les touristes à venir, ni de leur donner à plaire, ni encore d'épargner Djerba une dégradation de son capital touristique qui serait évaluée à des centaines de millions de dinars.

* Président de l'Association pour la sauvegarde de l'île de Djerba.

 

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