Que reste-t-il de la révolution tunisienne?

6

septembre

2014

à 13:10

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Les Tunisiens préparent des élections décisives pour l'avenir de leur pays, mais rien ne garantit que leur erreur de 2011 ne se répètera pas. Il y a donc encore péril en la demeure.

Par Mohsen Kalboussi*

Je n'ai pas cru mes oreilles lorsque j'ai su qu'une personne sur laquelle tourne de sérieux soupçons de corruption vient d'être nommé délégué. La même personne a failli être lynché par la foule en janvier 2011, après la fuite de Ben Ali et la fin supposée de l'impunité dont ce genre de personnes ont longtemps bénéficié...

L'histoire des révolutions ne manque pas de ce genre de revirement et les récits sur la contre-révolution ne tarissent pas.

Finis les temps des espérances

Il m'est personnellement dur de relater ce genre de fait, même si je ne me fais désormais pas d'illusion sur le devenir du pays et les contrecoups que les espoirs soulevés en 2011 ont reçus de la part de ceux qui prétendent encore les préserver, pour bien les enterrer, oubliant au passage que les rêves d'une société juste et équitable sont universels et ont toujours animé ceux qui ont été lésés par l'iniquité des systèmes politiques dans leur pays. Et à cet égard, les vers de feu Nazim Hikmet résonnent encore:

«Le poète a été placé au paradis
Il a crié : ô patrie !»

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Malgré son bilan calamiteux, la "troïka" cherche à reprendre le pouvoir par les urnes. 

Finis les temps des espérances et du rêve pour une Tunisie juste? Jamais, car la mémoire des peuples n'est pas aussi courte que l'imaginent nombre de nos politiciens.

Le sang qui a coulé en décembre 2010 et janvier 2011 n'est pas encore séché, et ce sang, tout comme les larmes des mères et de tous ceux qui ont perdu un être cher, ne peuvent être consolés par le changement de gueules qui apparaissent tous les soirs sur le petit écran pour nous parler des «acquis» de la «Révolution», sous leur houlette, à condition bien sûr que les voix des électeurs leurs garantissent les privilèges d'un pouvoir duquel ils pourraient abuser, tout en disposant d'une impunité équivalente à celle dont ont joui leurs prédécesseurs...

Le système que l'on veut imposer actuellement aux Tunisiens est aussi inique que celui contre lequel ils se sont soulevés. Les mêmes causes induisent les mêmes effets, mais l'onde de choc de 2011 continuera à résonner, même si tout le monde ou presque tente de masquer ses faits et gestes par le sacré, tentant de dépasser le discours de l'ancien RCD par un nouveau, où l'argumentaire religieux a tendance à remplacer la rhétorique du «changement» qui, elle, avait pris le relais du discours, lui aussi ankylosé, du «Combattant suprême» que les nouvelles générations ne connaissent pas...

Le douloureux retour aux évidences

Les forces politiques en place ont-elles réellement une volonté de mettre en œuvre un système politique plus juste en Tunisie? La réponse est négative. Ces forces ne se sont jamais placées en situation de gouverner le pays et ne disposent pas de programmes réalistes pour mieux le développer. Toute prétention au contraire est démagogique car rien dans les actions des forces politiques en place ne montre qu'elles aient initié une telle démarche. Leurs programmes se rejoignent dans l'espoir de préparer le terrain à l'investissement étranger qui pourrait faire décoller les régions souffrant d'un mal-développement quasi-endémique.

Les recettes de la Banque Mondiale et du FMI ont la vie dure et personne ou presque ne peut oser mettre en place des stratégies alternatives à ce que peuvent proposer les experts de ces institutions, auxquels on peut également ajouter ceux des institutions multilatérales, telle que l'Union européenne (UE).

Les voies empruntées par les gouvernements successifs après les élections de 2011 ont surtout consisté à recourir à l'emprunt pour répondre aux besoins pressants des dépenses courantes de l'Etat, et non à la mise en place d'un système capable de générer des richesses.

Sur ce point, nombreuses données erronées circulent, particulièrement sur les richesses naturelles dont dispose la Tunisie, notamment les hydrocarbures conventionnels. Ceci a été d'autant plus pressant que les autorités maintiennent l'opacité entière sur les réelles capacités productives de la Tunisie en pétrole et gaz naturel, ainsi que sur les contrats conclus avec les multinationales actives dans le secteur, et il est notoire que le lobby des énergies dispose d'un très fort soutien au sein de l'Assemblée nationale constituante (ANC), notamment parmi les députés d'Ennahdha et de ses alliés.

Il est regrettable que les voix qui se soulèvent pour exiger la vérité et la transparence sur ce dossier demeurent minoritaires et venant surtout de la société civile qui, elle, est mal perçue par les différents gouvernements qui se sont succédé en Tunisie depuis 2011. Ces gouvernements adoptent, même s'ils ne le déclarent pas, la même position du RCD qui n'a toujours soutenu que les structures associatives dont il s'est assuré le soutien, notamment sur le dossier du développement ou des droits humains fondamentaux. Le sort qui a été réservé à nombreuses de ces structures est notoirement connu, et le tarissement des ressources publiques qui leurs étaient garanties les a placées dans une très mauvaise posture et les a asphyxiées au point de ne pas être en mesure de payer leur personnel (cas de l'UNFT par exemple).

Il est aussi regrettable de voir nos ressources naturelles dilapidées au vu et au su de tout le monde, sans que cela n'affecte personne ou presque (cas des contrats de la Cotusal), tout comme de voir que l'impunité continue de bénéficier aux anciens bourreaux ou à ceux qui sont à la source des maux que vit notre société (anciens responsables politiques blanchis par la justice, responsables du secteur des mines et des énergies autour desquels des soupçons de corruption persistent), des contrebandiers qui semblent disposer de meilleurs jours devant eux...

Même si la Tunisie dispose de ressources naturelles, celles-ci ne résolvent pas ses problèmes, car c'est la production des richesses par un travail décent qui est capable de faire sortir le pays du marasme dans lequel il est plongé depuis au moins 3 ans...

Il va de soi que la troïka, l'ancienne coalition gouvernementale dominée par le parti islamiste Ennahdha, qui a disposé d'une réelle légitimité électorale, assume la grande part de responsabilité de l'état auquel nous sommes arrivés, car elle s'est donné simplement pour mission de placer ses pions aux différents échelons de responsabilité, tout en blanchissant une bonne partie des anciens du RCD qui se sont convertis aux pratiques «halal»...

L'opposition démocratique assume elle aussi ses responsabilités, par son refus de participer à la gestion du pays, sous divers arguments. Elle a laissé la porte grande ouverte devant les islamistes et les anciens apparatchiks pour disposer des structures de prise de décision. Se contenter de contester des pratiques tout en acculant son adversaire politique est une stratégie de laquelle cette opposition ne sortira pas indemne, car les intérêts du pays devraient être au-dessus des considérations partisanes. La preuve étant le retour en force des fossoyeurs des rêves de la jeunesse, le recrutement massif d'incompétences partisanes et la marginalisation de la jeunesse, particulièrement celle qui s'oppose aux tenants de l'ordre.

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A l'approche des élections, des terroristes basés en Libye risquent de s'introduire en Tunisie pour y semer la terreur.

Elections et... terrorisme sur commande

Toute la Tunisie se prépare à des élections qualifiées de décisives pour l'avenir du pays. Rien n'augure que les échecs de 2011 ne se répèteront pas la prochaine fois, la preuve étant l'accroissement exponentiel des candidats à la présidence !

Même si les échéances électorales s'approchent, les rapprochements entre les différentes familles politiques tardent à se manifester, et il est probable que les résultats des prochaines élections ne satisferont pas une majorité des Tunisiens, surtout dans le cas où le nombre de listes candidates sera aussi élevé que la dernière fois. Ce qui semble être d'ailleurs le cas.

La préparation des élections se fait dans un contexte où le terrorisme risque de frapper à nouveau.

Le contexte régional n'est pas lui aussi rassurant, surtout que la guerre civile en Libye fait rage et que des terroristes basés dans ce pays risquent de s'introduire en Tunisie pour y semer la terreur. Il ne faut également pas perdre de vue les contingents de Tunisiens partis en Syrie défendre la «démocratie», avec la bénédiction des autorités. Certains parmi eux sont engagés en Irak auprès du «Calife», et pourraient rentrer au pays, avec tout les risques qu'ils pourraient faire encourir à sa sécurité.

Il faut dire que la mauvaise gestion du dossier du terrorisme a été l'une des causes de sa prolifération, et nombreuses vies auraient été épargnées si la fermeté a été de mise avec les terroristes. La couverture politique assurée à ces derniers n'a pas encore été mise à jour de manière formelle, même si des soupçons pèsent sur de nombreux responsables politiques, mais rien ne prouve que des liens entre les terroristes et des politiciens locaux n'existent plus.

Le terrorisme est le risque majeur auquel fait face la Tunisie, car, dans un contexte de lutte anti-terroriste, aucune politique de développement ne peut être mise en œuvre, que dire d'une vie démocratique...

Que faire maintenant?

Dans cette incertitude sur l'avenir de la Tunisie, il reste une stratégie possible qui peut aider à faire décoller le pays: s'engager en politique pour ceux qui le peuvent, afin d'apporter un sang nouveau au paysage dominé par de vieux caciques refusant de quitter la scène, ou aussi demeurer actifs dans le cadre de la société civile, même si celle-ci a présenté, ces derniers mois, des signes d'essoufflement à force de mobilisations répétées sans résultats tangibles.

Les politiques préconisées par les différents acteurs politiques risquent d'approfondir les clivages existant entre couches sociales et régions, et il est fort probable que des mouvements sociaux voient le jour. Les politiques répressives n'ont fait, jusque-là, que créer un climat de défiance persistante entre les citoyens et ceux qui les gouvernent.

Se placer aux côtés des causes justes (droit à la santé, à l'éducation, au travail, au développement...) est un signe de vitalité de la société et de sa capacité à imposer ses priorités aux politiciens. Il en va de l'avenir du pays et du droit des générations futures à un développement durable et équitable.

Renier les revendications sociales par n'importe quelle formation politique signe sa mort assurée et ses échecs potentiels aux élections, risque qu'aucun politicien digne de ce nom ne pourrait se donner le luxe de courir.

L'histoire ne s'arrête pas, et aucune formation politique ne peut s'assurer de gouverner seule le pays. Les principales revendications des Tunisiens de 2011 sont restées lettre morte et n'ont pu être réalisées par les différents gouvernements qui se sont succédé jusqu'à ce jour. Or, la stabilité du pays ne pourra passer que par la satisfaction des attentes de la société. Nous avons perdu trop de temps, et ne pourrons pas courir le risque d'en perdre davantage.

Quant aux vieux routards de la politique, ils sont appelés à s'éclipser, même si cela déplait à leurs partisans. La jeunesse tunisienne, qui a étonné le monde par sa vitalité, est capable de s'assumer et de mettre en place un système qui la préserve de l'immigration clandestine ou du «djihad» pour des causes perdues d'avance.

*Universitaire.

 

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