Tribune : Pour une stratégie de lutte contre le terrorisme en Tunisie

17

février

2014

à 08:09

terrorisme banniere 2 14

On ne peut venir à bout du phénomène du terrorisme, qui commence à s'implanter en Tunisie, sans mettre en route une série d'actions complémentaires et multiformes visant à tarir ses sources.

Par Mohsen Kalboussi*

La Tunisie vit depuis des mois des moments pénibles, sur différents plans (économique, social, sécuritaire, etc.), et la situation risque de se dégrader davantage si des mesures claires et fermes ne sont pas prises, notamment pour tarir les sources des groupes qui se sentent libres de tuer et de semer la mort dans ce pays où on n'est pas habitué à voir se perpétrer des actes terroristes.

Caractéristiques du terrorisme en Tunisie

Sur de nombreux plans, on peut caractériser le terrorisme en Tunisie par les faits suivants :

- ses victimes sont principalement des politiciens, opposants à la troïka au pouvoir, des militaires et des policiers ou agents de la garde nationale;

- les actes perpétrés par les terroristes sont essentiellement en milieu rural ou en montagne, excepté les assassinats politiques de feu Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, tous deux connus par leur opposition aux détenteurs du pouvoir législatif (actuellement);

- les acteurs sont en majorité anonymes, en dehors de ceux notoirement connus, tels les leaders d'Ansar Charia. Les profils de ceux qui ont été arrêtés ne sont pas connus, surtout qu'aucun nom ni profil n'a filtré suite à de telles annonces ;

- une partie des terroristes actuels ou potentiels – se trouve à l'étranger, notamment en Syrie, et rien n'est mis en place pour les réintégrer, à leur retour, dans la société, pour qu'ils ne commettent pas des actes répréhensibles. Il faut noter qu'une partie des jeunes, qui étaient sur le chemin du djihad en Syrie, ont été empêchés de partir, mais rien à notre connaissance n'a été entrepris pour qu'ils ne reprennent pas la même voie.

Il est bien difficile d'établir un profil du «terroriste» qui tente de passer à l'acte et perpétrer des actions sur le territoire national, tant que les parcours ne sont pas connus, et surtout les mécanismes de recrutement et d'embrigadement ne sont pas mis à jour.

La terreur frappe à nos portes

Il est clair pour le moment que ce phénomène touche essentiellement des jeunes recrutés dans des milieux sociaux modestes, et que le passage à l'acte de ces jeunes vient suite à des opérations d'embrigadement, par des gens qui se placent au-dessus de tout soupçon et au-dessus des lois, tout court, surtout que personne parmi ces derniers n'a été appelé à répondre de ses actes.

La sensibilité du phénomène vient du fait que le terrorisme revêt une dimension religieuse, et tant que le cela se passe ailleurs qu'en Tunisie, nous ne nous sentons pas concernés. Du moment où la terreur frappe à nos portes, les Tunisiens se mobilisent et resserrent les rangs pour faire bloc face aux protagonistes du djihad sur nos terres.

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Abou Iyadh et les parrains du terrorisme.

Etonnant le fait que nombreux qui sont partis en Syrie sont des étudiants qui ont préféré le terrain de la lutte armée pour une cause qu'il ont faite leur, sans se donner la peine d'étudier et de tenter de sortir le pays du marasme dans lequel il a sombré jusqu'ici, mais leur-a-t-on donné la chance?

Personne ne peut se sentir à l'abri de cette hémorragie, et seules les souffrances des familles peuvent en témoigner. Le fait que les partis politiques et en partie les associations bien loties «ferment» leurs portes ou ne vont pas à l'encontre de ces jeunes, garde la porte grande ouverte aux recruteurs assoiffés de voir le sang couler partout où ils passent.

Si notre école n'arrive pas à fournir à nos jeunes la motivation pour aller de l'avant et de pouvoir se distancer des tentatives d'embrigadement dont une partie des jeunes est victime, cela nous interpelle au premier plan et appelle à réviser les programmes d'enseignement pour que nos apprenants ne soient pas victimes de démagogues d'un autre temps qui ne les envoient que pour tuer ou se faire tuer pour des causes qui ne sont pas parfois les leurs.

Imaginons les réactions des Tunisiens si d'autres Arabes ou Musulmans viendraient chez nous pour se battre pour notre «liberté»!

Si l'action militaire reste une obligation pour défendre la société, elle ne peut en aucun cas être le seul outil de lutte contre le terrorisme.

Les axes d'une stratégie de lutte

Sans aller plus loin, nous pensons que certaines actions devraient être entreprises pour lutter efficacement contre le terrorisme qui risque de frapper encore en Tunisie. Dans ce cadre, on doit:

- mettre en place des programmes efficaces de lutte contre la pauvreté et la misère qui sont le creuset où les terroristes sont recrutés;

- appeler les chercheurs en sciences humaines et les institutions chargées de l'étude des faits sociaux à s'orienter vers ce genre de phénomène pour que les mécanismes de recrutement et d'embrigadement des jeunes soient mis à nus et que les responsables soient traduits en justice;

- s'occuper des jeunes en mal de perspectives pour leur donner des chances d'insertion sociale, par l'accompagnement, l'insertion et la formation;

- réviser les programmes d'enseignement, notamment au secondaire pour que nos jeunes ne soient pas objet de manipulation et ne soient plus tentés de porter des armes pour tuer leurs concitoyens ou d'autres;

- mettre en place des programmes de réinsertion sociale, à travers des structures spécialisées, pour assurer un retour à une vie normale des jeunes engagés dans des combats en Syrie ou ailleurs;

- doter les services de renseignement de moyens modernes et efficaces pour qu'ils puissent tracer les profils et itinéraires des terroristes actuels ou potentiels, et pouvoir agir à temps, avant que la terreur ne nous frappe de nouveau;

- être davantage à l'écoute des problèmes des citoyens, afin que le désespoir ne pousse pas des jeunes à s'immoler par le fau, à embarquer dans des bateaux de la mort ou à s'engager sur la voie du terrorisme djihadiste;

- tarir les sources de financement des groupes terroristes. Cela passe, entre autres, par la lutte contre la contrebande, surtout qu'il a été démontré que certains contrebandiers contribuent à alimenter les terroristes en armes, munitions et bien de consommation courants.

Enfin, s'il s'avère que des formations politiques ou des personnages publics offrent une couverture politique aux terroristes, cela doit être porté à la connaissance des Tunisiens, et que les coupables répondent de leurs actes, avant qu'il ne soit trop tard.

* Universitaire.

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