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L'entreprise ne peut plus ignorer la géopolitique

27

mars

2013

à 08:31

geopolitique 27 3Sans anticipation des enjeux et mutations géopolitiques, toute entreprise hypothèque son avenir, sa compétitivité, ses performances, voire sa survie par une dilution de l'action dans la gestion quotidienne.

Par Mehdi Taje*

 

Dans un monde en oscillation stratégique, à la recherche de nouveaux repères et paradigmes, un monde en transition et suivant un chemin dont nul ne perçoit encore clairement l'issue, l'entreprise ne peut plus raisonner comme par le passé.

Le monde d'hier est fini, celui de demain n'est pas encore. Certes, il est admis que le centre de gravité stratégique se déplace de l'Atlantique vers le Pacifique conférant une place prépondérante à l'Asie sur l'échiquier international.

Un monde en pleine reconfiguration

La crise syrienne est néanmoins révélatrice de la cristallisation de l'opposition entre les forces de l'unipolarité visant à maintenir les Etats-Unis en tant que moteur de la transformation du monde et les forces de la multipolarité œuvrant à l'émergence d'un monde multipolaire (Chine, Russie, Inde, Iran, etc.). Ces Etats, perçus initialement comme de nouveaux marchés émergents, sont devenus de vigoureux concurrents soucieux de compter dans l'histoire et de restaurer leur puissance en jouant un rôle géopolitique croissant.

Dans ce contexte, l'entreprise ne peut plus ignorer la géopolitique, champ disciplinaire peu connu et souvent réservé aux acteurs influents de la scène internationale (Etats, organisations internationales etc.) en quête de stratégies de puissance relevant du temps long.

En effet, une tradition, voire une certaine myopie, tendent à exclure l'entreprise du champ de la géopolitique. Longtemps, cette dernière a cherché à évoluer à l'abri des préoccupations et des incidences géopolitiques, «comme si les marchés étaient des espaces commerciaux protégés, des bulles de paix et de prospérité, préservés des évolutions et des chocs géopolitiques».

Prise dans la tourmente de la mondialisation, cette vision idéale, quasi utopique, a volé en éclats. Aujourd'hui, à la lumière de la crise financière et du reclassement en cours des puissances, tout marché est menacé, les frontières ne constituant plus ces barrières réputées infranchissables. En effet, toute reconfiguration des rapports de puissance et des sphères d'influence ne s'est jamais fait historiquement dans la paix et la sérénité. Les entreprises tunisiennes ne peuvent plus prétendre échapper à cette réalité, à moins de faire preuve d'un aveuglement coupable. Des secousses, même lointaines, ne peuvent plus être ignorées et doivent être intégrées dans la stratégie de toute entreprise soucieuse d'assurer sa pérennité et de consolider ses parts de marché.

Comment sortir de la crise, comment consolider mes positions dans un marché de plus en plus menacé et volatile, comment amplifier mes marges de manœuvre, comment investir des territoires d'avenir et des marchés porteurs sont autant de questions qui doivent guider tout chef d'entreprise.

Dans ce contexte, une vision géopolitique, doublée d'une approche prospective, s'avèrera un atout précieux dans le pilotage des entreprises, notamment internationalisées et délocalisées.

La stratégie de toute entreprise se déploie désormais au sein d'un espace en pleine reconfiguration. L'équation «un pays = un marché» n'a plus de sens stratégique car l'entreprise raisonne en segments de marchés transnationaux, au sein desquels sont regroupés les consommateurs, les clients et l'ensemble des acteurs d'une chaine aspirant aux mêmes besoins et attentes, transcendant ainsi la notion de frontière étatique. L'entreprise a-t-elle une conscience territoriale? Incontestablement oui ! En effet, les sièges sociaux, les usines, les bureaux etc. sont autant d'ancrages territoriaux pour une entreprise: toute firme possède une nationalité.

Par le passé, le marché national était un espace acquis, une base arrière sanctuarisée et difficilement pénétrable. Aujourd'hui, globalisé, le marché de l'entreprise est paradoxalement un territoire «déterritorialisé», fuyant, incertain, évolutif et poreux. Dans cette optique, les marchés sont autant d'espaces à conquérir, à investir et à tenir face aux assauts d'une concurrence de plus en plus acerbe. Le caractère national est dilué et relativisé.

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Dynamiques de restructuration des champs économiques

A plus d'un titre, la géopolitique compte et comptera de plus en plus. Les conflits font naître ou disparaître des marchés de plus en plus conditionnés par l'évolution des rapports de force entre Etats. Des ensembles régionaux se constituent, ou se fragmentent, des acteurs disparaissent ou inversement émergent, constituant ainsi de puissantes dynamiques de restructuration des champs économiques.

A titre illustratif, demain, au Proche-Orient, une nouvelle cartographie des relations et influences commerciales, et donc des parts de marché, se dessinera au regard des répercussions encore incertaines des révolutions arabes, de l'évolution de la crise iranienne et du conflit israélo-palestinien. Des logiques sont à l'œuvre et il convient d'en saisir toute la substance et la portée.

Le bassin méditerranéen, espace de concentration de nos échanges économiques, est le reflet des bouleversements politiques et stratégiques caractéristiques de la nouvelle configuration des rapports de puissance mondiaux. L'UE, principal partenaire économique de la Tunisie, semble s'enfoncer un peu plus chaque jour dans la crise risquant à terme la marginalisation. Quel sera l'avenir de la Tunisie si l'Europe devient une périphérie du monde? Vers quelle Europe allons-nous : élargie ou contractée, dynamique ou minée par les politiques d'austérité et les déficits criants?

Le Grand Maghreb, travaillé par des forces centrifuges et fragilisé par les événements secouant le Sahel africain, peine à émerger et risque la dilution dans son essence géopolitique. En effet, les visions des pays maghrébins sont dispersées et marquées par des tensions intérieures, des problèmes de stabilité, de modernité et de voisinage : ils ne se perçoivent pas à travers un ensemble régional stabilisé et demeurent otages de rivalités et de conflits gelés, larvés ou potentiels non encore surmontés. Une véritable myopie relativement aux menaces stratégiques globales caractérise les politiques de ces Etats. Prisonniers des schémas du passé, ils ne parviennent pas à s'élever à une vision commune et globale des enjeux sécuritaires. Chaque pays, en fonction de ses intérêts stratégiques, joue son propre jeu : les trajectoires stratégiques ne se complètent pas, elles se croisent, voire se neutralisent. Conscient de l'immobilisme et de l'archaïsme politique limitant son action et son rayonnement sur le plan régional et international, cet espace est soudain secoué par une crise politique majeure introduisant une nouvelle fracture entre pays en transition démocratique (Tunisie et Maroc), pays en crise de régime et pays conservateurs. Quel ordre maghrébin émergera? Cette problématique commandera le présent et l'avenir du tissu économique tunisien. Qui s'en préoccupe sérieusement?

Sans vision structurée, ces différentes dynamiques risqueront d'être subies par les acteurs économiques tunisiens. Rappelons l'interjection du Sphinx à Œdipe: «Comprends ou tu es dévoré».

Ainsi, la stratégie d'entreprise est peu-à-peu rattrapée par la géopolitique : ni les Etats ni les entreprises ne peuvent prétendre jouer seuls. L'entreprise fait face à des environnements toujours plus complexes et incertains. Comme le souligne J-M Leersnyder, «ne perdons pas de vue un principe essentiel: en matière politique, contrairement à ce qui se passe en matière économique, le risque n'est assorti d'aucune prime de rendement. Il est de pure perte pour l'entreprise».

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Tensions internes et zones de fractures

Mais quelle est l'essence de la géopolitique en tant que discipline?

En fonction de ses objectifs, par définition évolutifs, un Etat adoptera une posture diplomatique et militaire en mesure de lui permettre de tendre vers ces objectifs. Il s'agit d'aller au-delà de l'émotionnel et du descriptif afin d'identifier les dynamiques profondes qui conditionnent l'évolution de la politique étrangère d'un Etat. «La géopolitique se doit de démystifier les apparences pour accéder à la réalité»(1). Comme le souligne François Thual, l'approche géopolitique peut se résumer à ces interrogations: «Qui veut quoi? Avec qui? Comment? Et pourquoi?»(2). Dans ce cadre, nous chercherons à identifier les acteurs, à décrire leurs intentions, à analyser leurs motivations afin de visualiser les différentes alliances, qu'elles soient en gestation ou en déconstruction.

L'objectif de toute analyse géopolitique est de comprendre le comportement d'un Etat (ou de tout autre acteur de la scène internationale) en cherchant le pourquoi et le comment de son action, c'est-à-dire principalement de sa politique étrangère. Face à chaque crise ou conflit, il convient de s'interroger: que veut ce pays qui menace tel autre? Que veut ce pays qui a déclenché une guerre ou envahi un autre Etat? De quoi a-t-il peur? Qu'espère-t-il gagner? En définitive, il s'agit de s'interroger sur l'ensemble des motivations qui expliquent le comportement d'un Etat, en refusant de tomber dans des explications simplistes. Analyser les ambitions plus ou moins ancrées historiquement d'un Etat, c'est démontrer que depuis «x» ou «y» années, ce dernier a toujours voulu «s'assurer la possession de telle ou telle région, contrôler tel ou tel fleuve, détroit, ou accaparer telle ou telle île»(3).

La géopolitique est une manière d'apprendre à déchiffrer l'actualité autrement. Elle a pour finalité de révéler les tensions internes et les multiples zones de fractures qui cristallisent les rapports de forces entre nations.

En géopolitique, il s'agit de cartographier les rivalités et les liens s'établissant entre les différents acteurs impliqués dans un «conflit de puissance»: «une rivalité correctement cartographiée permet d'évaluer le rapport de force existant sur le terrain»(4).

L'approche géopolitique se focalise sur des faits: opérations militaires, alliances diplomatiques, déclarations politiques, positionnement des troupes, relief, situation géographique de la capitale, richesses, etc. «S'il y a des secrets, disait-on dans le monde des relations internationales, il n'y a pas de mystères»(5): ainsi, la géopolitique apparaît comme une méthode structurée d'interrogation du réel, aspirant à «faire avouer» aux événements leur signification profonde. A l'image d'un détective, il s'agit de faire parler les événements et de dégager les lignes de forces structurant un pays, une région, etc.

En interaction avec des voisins, chaque Etat cherche à assurer sa sécurité en tissant un réseau d'alliances et de contre alliances: c'est cette espèce de psychologie étatique qu'il s'agit de mettre en relief en l'intégrant dans une démarche rétrospective relevant du temps long.

Par voie de conséquence, toute entreprise tunisienne exerçant une activité à l'étranger doit être en mesure d'anticiper les évolutions socio-politiques et géopolitiques de l'environnement dans lequel s'insère son activité. Cette démarche relève d'une approche anticipative des risques réduisant les coûts inhérents à toute gestion dans l'urgence. L'étude géopolitique d'une zone révèlera à une entreprise la personnalité stratégique de cet espace, ses enjeux, les dynamiques qui le structurent et ainsi les risques mais aussi les opportunités qu'il projette. L'analyse géopolitique, grille de lecture devenue incontournable afin de déchiffrer les enjeux régionaux et internationaux, constitue un outil managérial d'aide à la décision stratégique en environnement fortement incertain. Il s'agit de comprendre, de distinguer le structurel du conjoncturel afin de mieux agir et d'optimiser ses process.

Anticiper pour se prémunir contre les impacts négatifs

Convenons que sans vision d'avenir, aucune décision n'est envisageable. En effet, en l'absence d'éléments suffisants d'aide à la prise de décision, laquelle, en termes de stratégie d'entreprise signifie toujours une prise de risque, le danger est qu'il y ait mauvaise décision, voire encore plus fréquemment absence de décision tout simplement! En effet, décider, c'est prendre le risque de se tromper. Nombreux sont ceux qui préfèrent attendre que les événements décident pour eux, plutôt que de choisir de peser significativement sur ce qui leur arrive et va leur arriver au risque d'engager leur responsabilité.

Dans ce cadre, pour un chef d'entreprise confronté quotidiennement à des gestions de crises amenées à se multiplier, il convient d'être en mesure d'identifier les crises (et les risques), de les apprécier et d'en mesurer l'intensité (les tenants et les aboutissants). Dans ce contexte, les outils d'anticipation s'avèrent précieux. En effet, débouchant sur un modèle causal de la crise spécifique à chaque entreprise, ils permettent de s'affranchir du flou inhérent aux effets induits (la crise est là mais l'on ne comprend pas ce qu'il y a derrière) : diagnostic de la crise, modèle explicatif et scénarios de sortie de crise permettent de limiter les pertes qui peuvent s'avérer catastrophiques si la crise est mal gérée car mal comprise.

Anticiper, c'est donc se prémunir contre les impacts négatifs, c'est privilégier la réflexion en préparant avec le plus possible de précision une décision : c'est en cela que souvent la prospective est qualifiée de «réductrice de risques».

Il est de coutume d'affirmer que pour éteindre un feu qui démarre, il faut un verre d'eau lors de la première minute, un seau au bout de cinq minutes et un camion de pompier après un quart d'heure. C'est pourquoi nous plaidons vivement pour la mise en place, au sein des entreprises tunisiennes, de cellules de veille et d'alerte (détection des germes), pouvant être également dénommées cellules de crise, afin de sensibiliser les dirigeants et les cadres à toutes situations constituant, compte tenu de leur montée en puissance, des menaces sérieuses à la performance de l'entreprise.

Convenons ensemble que l'équipe de crise doit être constituée bien avant que ne se déclenche tout incident et non l'inverse. Assumons nos responsabilités dans un monde de plus en plus instable: une crise anticipée peut s'avérer vectrice d'opportunités nouvelles et créer une dynamique porteuse et vertueuse.

En définitive, l'anticipation, c'est, certes des méthodes rigoureuses, mais c'est avant tout un état d'esprit, une méthode de travail, de nouvelles approches managériales incitant les entreprises tunisiennes à s'affranchir du poids du présent. Il ne s'agit pas de bouleverser les modes traditionnels de gestion mais d'optimiser et d'aménager afin d'accroître la rentabilité et la performance de ces entreprises. Les PME n'échappent pas à cette nouvelle réalité et nécessité : elles doivent être en mesure de se positionner sur des pôles de profit et non sur des pôles de coût : voilà l'optimisation !

Sans anticipation, toute entreprise, quelle que soit sa taille, hypothèque son avenir, sa compétitivité, ses performances, voire sa survie par une dilution de l'action dans la gestion quotidienne. Cessons de fuir nos responsabilités de dirigeants et de chefs en arguant que nous ne pouvions pas faire autrement : l'avenir se construit, il ne doit pas être subi dans la torpeur : ouvrons les yeux sur cette nouvelle réalité et cessons de nous dérober !

Comme le soulignait Talleyrand : «Quand il est urgent, il est déjà trop tard».

* Géopoliticien et directeur de Global Prospect, cabinet de conseil en méthodologies de l'anticipation et stratégie d'entreprise.

Notes:
1- Thual François, Méthodes de la géopolitique, Paris : Ellipses, 1996, p.5.
2- Ibid., p.5.
3- Op.cit., THUAL François, Méthodes de la géopolitique, p.23.
4- Ibid., p.22.
5- Ibid., p.22.

     

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